Gaspillage alimentaire

Nicolas Imbert, directeur de Green Cross France

Europe : Un aliment sur deux finit sa course dans une poubelle

Par & -


L’insécurité alimentaire est devenue une réalité européenne. De la Grèce où elle concerne 60% de la population dans certaines régions, à l’Espagne où les cantines scolaires restent ouvertes pendant les vacances pour permettre aux enfants de prendre un vrai repas dans la journée, aucune partie de l’Europe n’est aujourd’hui épargnée. Alors même que l’Union est traversée par un mal nouveau et qui prend de l’ampleur : un aliment sur deux qui transite par son territoire fini sa course dans une poubelle. Un paradoxe que dénonce avec force Nicolas Imbert, directeur de l’ONG Green Cross France. Pour lutter contre le gaspillage et mettre en place en Europe la juste efficacité alimentaire, il propose de s’inspirer notamment de l’exemple écossais.

En 2014, une partie de l’Europe souffre toujours d’insécurité alimentaire. Pourquoi un tel constat ?
Disons quand même que l’Europe a beaucoup moins faim que le reste du monde, même si cela n’est pas vrai pour toute la population et l’ensemble des besoins premiers en alimentation. Mais surtout il y a un mal nouveau qui guette l’Europe et qui est devenu socialement inacceptable, c’est le gaspillage alimentaire. En Europe, un aliment sur deux finit dans une poubelle sans avoir rencontré un estomac humain ! En parallèle, nous sommes excédentaires sur un certain nombre de productions que l’on met sur le marché à bas coût, et qui ruinent les productions agricoles des pays pauvres.

C’est paradoxal…
C’est un paradoxe de pays riche… Sur cette planète, il y a deux milliards d’habitants pour qui le petit déjeuner et le dîner sont une difficulté au quotidien. Et dans les pays européens, vu que nous n’avons pas assez travaillé les enjeux d’autonomie ou de suffisance alimentaire sur nos territoires et que nous avons eu pendant longtemps les moyens d’avoir une alimentation largement excédentaire, la culture du gaspillage s’est développée. Or, il faut passer de cette culture du gaspillage à celle de la juste efficacité alimentaire. Ce n’est pas une perspective qui nous renvoie vers le passé mais au contraire un creuset d’innovations : ça permet simplement de faire mieux avec moins. Par exemple, l’économie circulaire dans le domaine industriel est entrain de devenir une réalité. Les process agricoles, enfermés dans une lourdeur qui se justifiait quand on a mis en place les grandes cultures et la mécanisation après la guerre, doivent, eux-aussi, laisser la place à un système plus simple et mieux adapté au monde moderne.

Pour convaincre les décideurs, vous évoquez souvent le principe écossais du conservation grade. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Le conservation grade a été mis en place en Écosse à partir des années 1850, à l’initiative du céréalier Jordan, célèbre marque de muesli… Son principe est de développer une terre de qualité pour produire des céréales, et de faire en sorte que la transformation des produits se passe sur place, évitant ainsi le plus possible le gaspillage. Le conservation grade favorise aussi la diversification des espèces pour cultiver tout au long de l’année et ce, quelles que soient les variations climatiques, afin de fournir aux clients des produits de qualité sans intrants et permettre la régénération et la conservation de la terre des agriculteurs. Le but avoué est de fournir du muesli en quantité suffisante, pour le marché intérieur britannique bien sûr, mais aussi pour l’export mondial. Une alliance du capitalisme et de la préservation des terres qui a pour résultat, sur le plan écologique et social, de générer des emplois de proximité, en valorisant tout à la fois l’activité des agriculteurs et la qualité des terres lors de leur revente lorsque leurs propriétaires prennent leur retraite.

Or, nous savons que la transmission des terres agricoles et notamment arables (voir aussi notre vidéo avec Erik Orsenna-ndlr) est un problème sérieux…
Chez nous, les terres sont trop vastes pour de nouvelles pratiques de maraîchage qui sont moins gourmandes en foncier et surtout ce sont des terres épuisées, polluées, qui ne trouvent pas preneurs… Or, plus la terre d’un agriculteur sera fertile et conservera sa fertilité, au mieux l’agriculteur la revendra à très bon prix. Quand on préserve le vivant, on augmente sa valeur et notamment sa valeur économique.

Faudrait-il une loi, comme en Écosse, pour encadrer davantage la transmission du foncier agricole français ?
Nous le pensons. Il y encore trop de terres agricoles qui disparaissent au profit de zones d’activité, d’un maillage et d’une densification urbaine. Et il y a un marché pour accompagner ce mouvement, car on voit que le consommateur, quand on lui propose des produits bios, sains et de saison, répond présent. A tel point qu’on est parfois obligé d’importer ces produits de loin pour satisfaire la demande…Si on redonne, à travers la valorisation de la terre, l’envie aux maraîchers et plus généralement aux agriculteurs d’avoir une offre diversifiée de produits de proximité, on va être capable de produire plus localement, de maintenir l’emploi et d’avoir en plus des gens qui auront plaisir à vivre et à travailler de cette manière.