Culture food La BnF Gourmande

L’alimentation de demain, vue d’hier

27.05.24

Alors que le dixième anniversaire d’Alimentation Générale est l’occasion d’un regard rétrospectif sur les années écoulées, la BnF vous invite à un voyage dans le temps : comment imaginait-on, au début du XXe siècle, l’alimentation des années 2000 ? Réponse avec ces vignettes datées de 1910, attribuées au peintre Jean-Marc Côté.

Jean-Marc Côté, « Un dîner chimique », En l’an 2000. Lithographie Villemard et fils (Paris), 3e série, 1910. BnF, département Estampes et Photographie, QB-1 (1900)-FOL

Circuler à bord d’engins volants au-dessus des avenues parisiennes, converser en visioconférence ou partir en villégiature sous les mers : une série de vignettes, entrée en 1910, par dépôt légal, dans les collections de la BnF, imagine, avec humour, à quoi pourrait ressembler l’an 2000. On y voit, restée par certains aspects figée à la Belle Epoque, une société profitant néanmoins d’inventions en tous genres qui révolutionnent son quotidien, jusqu’à l’alimentation.

Ces illustrations en couleur ont été commandées en 1899 par un fabricant de jouets en prévision de l’Exposition universelle de 1900 : réalisées par plusieurs artistes, dont Jean-Marc Côté, elles étaient destinées à être diffusées dans des boîtes à cigarettes et sous forme de cartes postales. Suite au décès du fabricant, le projet est abandonné et les cartes oubliées. Isaac Asimov les republie en 1986, au sein d’un ouvrage intitulé Futuredays: A Nineteenth-Century Vision of the Year 2000. La BnF conserve soixante-neuf de ces images, toutes numérisées dans Gallica.

Autant être honnête : composé de simples pilules, le « dîner chimique » ici proposé n’est guère de nature à ouvrir l’appétit, bien que le service reste soigné. Le repas, réduit à sa plus simple expression, est dressé sur une table qu’orne un surtout richement décoré. Deux domestiques s’affairent autour des convives.

Quant à la « cuisine modèle », d’une propreté parfaite, elle s’apparente à un laboratoire de chimie : les alambics ont remplacé les casseroles, seule la tenue des praticiens évoque encore l’univers de la gastronomie.

Jean-Marc Côté, « Une cuisine modèle », En l’an 2000. Lithographie Villemard et fils (Paris), 3e série, 1910. BnF, département Estampes et Photographie, QB-1 (1900)-FOL

Albert Robida, dans son roman d’anticipation Le Vingtième Siècle (1883), prévoyait lui aussi que la chimie se mêlerait de cuisine : la nourriture, qui semble de prime abord plus gourmande que les pilules de Jean-Marc Côté, est assurée par des abonnements à différentes Compagnie d’alimentation qui se font concurrence.

Albert Robida, « L’arrivée du repas chez un abonné de la compagnie », Le Vingtième siècle, 1883. Paris, G. Decaux, 1883. BnF, département Littérature et art, 4-Y2-760

Des chimistes s’assurent de la qualité des plats confectionnés en quantités industrielles, et le repas est acheminé dans les habitations par des tuyaux, comme l’eau ou le gaz. Grâce à quoi l’on peut déguster du « potage bisque », des « quenelles de brochets », de la « sole en matelote », des « aubergines farcies » ou des « glaces aux fraises », le tout arrosé de bons vins ! Du moins, lorsqu’il n’y a pas de panne, de sabotage, de fuite de tuyauteries (et donc de potage) dans les appartements ou, pire encore, de suicide de cuisinier qui, après s’être jeté dans une cuve, est malencontreusement servi aux abonnés…

La série de vignettes En l’an 2000 s’intéresse aussi à la manière dont les technologies modifient l’agriculture. Si elle met en scène le caractère intensif de l’élevage ou la mécanisation du travail des champs, c’est dans des proportions qui, pour le lecteur d’aujourd’hui, sembleront raisonnables. Les poules sont élevées en plein air, et la machine-couveuse ne sert qu’à favoriser l’éclosion des œufs, délicatement déposés à la main par une fermière toujours aux commandes.

Jean-Marc Côté, « Elevage intensif », En l’an 2000. Lithographie Villemard et fils (Paris), 3e série, 1910. BnF, département Estampes et Photographie, QB-1 (1900)-FOL

L’illustration montrant un « agriculteur très occupé » reflète les progrès qu’a connus le machinisme agricole à la fin du XIXe siècle : la traction motorisée remplace la traction animale, les batteuses mobiles voient le jour, d’abord aux Etats-Unis, puis en France, à l’image de la locomobile à vapeur de Célestin Gérard, en 1866. Désormais entièrement électrifiées, les moissonneuses-batteuses imaginées par Jean-Marc Côté rendent le travail du paysan, qui se tient assis sur une plateforme et les pilotent à distance, bien moins pénible.

Jean-Marc Côté, « Un agriculteur très occupé », En l’an 2000. Lithographie Villemard et fils (Paris), 3e série, 1910. BnF, département Estampes et Photographie, QB-1 (1900)-FOL

Autre trouvaille de l’illustrateur : le drive ou la vente à emporter. Pas le temps pour un dernier verre en terrasse ? Qu’à cela ne tienne, le « coup de l’étrier » peut désormais être emporté à bord de votre machine volante. On n’ose imaginer les conséquences sur la sûreté du trafic aérien…

Jean-Marc Côté, « Le coup de l’étrier », En l’an 2000. Lithographie Villemard et fils (Paris), 3e série, 1910. BnF, département Estampes et Photographie, QB-1 (1900)-FOL

* Isabelle Degrange, Chargée de collections en Gastronomie (département Sciences et Techniques)
Bibliothèque nationale de France

Pour aller plus loin :
– Isaac Asimov, Futuredays: A Nineteenth-Century Vision of the Year 2000, illustrations de Jean Marc Côté. Londres, Virgin books, 1986.
– Jean-Marc Côté, », En l’an 2000. Paris, Lithographie Villemard et fils, 3e série, 1910. Toute la série en ligne.
– James Gleick, Le Voyage dans le temps, traduit de l’anglais par Richard Taillet. Louvain-la-Neuve / Paris, De Boeck supérieur, 2020.
– Agnès Sandras, « En l’an 2000 », Historia, janvier 2020. En ligne.
– The Public Domain Review, “Lost Futures: A 19th-Century Vision of the Year 2000”. En ligne.

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