Portrait Monde

Petro Porochenko : l’oligarque du chocolat devenu Président

26.05.14

A la sortie de la station de métro Demiivska, au sud de Kiev, une odeur de chocolat flotte dans l’air.  Le magasin d’usine Roshen est tout proche, et il est facile de se laisser happer par ces effluves sucrées. A l’intérieur, des kilos de bonbons, de tablettes et de biscuits chocolatés dans leur emballage brillant et coloré, mais aussi des gâteaux à la meringue de toutes tailles sous leur cloche de carton. Pour les Ukrainiens, Roshen est la référence en terme de confiserie, une fierté nationale, et il n’est pas rare d’offrir une boite de chocolats aux hôtes ou invités de passage. A la tête de cet empire, Petro Porochenko, qui a remporté dimanche, haut la main et au premier tour, la présidentielle ukrainienne.

Roshen1

Le « roi du chocolat » a écrasé la « princesse du gaz », Ioulia Timochenko, mais également ses adversaires issus du parti du président déchu et en fuite, Viktor Ianoukovitch. La nature de son business a-t’elle joué en faveur de Petro Porochenko? L’homme a sans aucun doute bénéficié de la bonne image attachée aux produits Roshen (contraction de son propre nom de famille), et n’hésite pas à jouer de son statut de « Willy Wonka » national, bon gestionnaire et homme d’affaire talentueux. Sa confiserie, première du pays, quinzième sur le plan mondial, a fait de lui un milliardaire, selon le magazine Forbes. Pendant l’occupation du centre-ville de Kiev ces derniers mois, on l’a même vu, chic type, distribuer des bonbons aux manifestants et ce sont encore ses gâteaux que l’on offrait aux invités dimanche, dans son quartier général. Quand les principaux hommes d’affaires du pays vendent du gaz, du pétrole ou du charbon, le chocolat a un côté éminemment sympathique…

Son parcours est pourtant celui de l’oligarchie ukrainienne la plus classique : né près d’Odessa dans le sud du pays, il a profité du chaos post-soviétique pour construire sa fortune dans les années 90. Il commence par exporter des fèves de cacao, puis rachète d’anciennes usines à douceurs un peu partout en Ukraine, profitant que l’on vende à cette époque des trésors nationaux pour une bouchée de pain. Il complètera au fil du temps son portefeuille d’activités en mettant la main sur des fabriques d’automobiles et de bus. Il possède aussi, comme tout homme d’affaire ukrainien qui se respecte, sa chaîne de télévision, Canal 5. Et pour tenir politiquement, il va naviguer au sein des différents clans au pouvoir, sans faire la fine bouche. Ancien partisan de Léonid Koutchma, deuxième président du pays, il se dote en 2000 d’un parti sur-mesure, sans aucune base militante, mais contribue également à créer le parti des régions, organe politique de Viktor Ianoukovitch. En 2004, il sera aussi l’un des principaux financiers de la révolution orange, et l’un des plus proches conseillers de Viktor Iouchenko. En récompense, il obtient de hautes responsabilités au sein du Conseil national de sécurité et de défense, puis à la Banque nationale. A la chute de l’équipe orange, déchirée par des luttes intestines, il retrouve Ianoukovitch, et obtient brièvement les postes de ministre des Affaires étrangères et ministre de l’Économie. En 2014, il se rallie au mouvement populaire de l’Euromaïdan, et participe à la chute du président honni. Par conviction politique, sûrement, mais aussi pour sauver son business. En juillet 2013, et alors que les relations entre les deux pays sont au plus mal, le Kremlin annonce le bannissement des produits Roshen en Russie. C’est un marché d’environ 400 millions de dollars qui part en fumée, de quoi mettre Petro Porochenko dans une colère noire. Depuis, il est l’un des plus ardents défenseurs d’un rapprochement avec l’Europe. Il a d’ailleurs ouvert l’an dernier sa première boutique à Budapest, en Hongrie.

Les Ukrainiens connaissent les tergiversations de Petro Porochenko, mais veulent croire qu’il saura gérer le pays comme son entreprise de chocolat. Pendant sa campagne, sans idée ni programme, il s’est borné à vanter ses qualités de manager, en promettant d’aligner le salaire de tous sur celui des employés de Roshen… Or Petro Porochenko est aujourd’hui à la tête d’un État en crise, la plus grave que le pays ait connu depuis son indépendance en 1991. Après la perte de la Crimée, l’Ukraine se débat pour garder la main sur les régions à l’est du pays. Et alors que le reste du pays votait dimanche, les échauffourées ont encore provoqué la mort de dizaines de personnes près de Donetsk ce week-end. Pas de trêve pour le confiseur, même devenu Président.

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