Politique

Opération greenwashing au Front national

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Avec « Racine », à destination des enseignants ; « Audace », réservé aux jeunes entrepreneurs ; « Marianne » visant les étudiants ; « Nouvelle Ecologie », cercle de réflexion sur l’environnement et « Clic », collectif dédié à la culture, le parti d’extrême droite tente d’intégrer des secteurs qui lui sont d’ordinaire hostiles. Comme celui de l’écologie. Toujours en prônant le « bons sens » face à l’idéologie.

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Il n’y a pas à dire, ces temps-ci, le FN développe son sens des collectifs. Depuis octobre 2013, pas moins de cinq ont déjà vu le jour, dont « Clic » – pour Collectif culture, libertés et création – officiellement lancé le 2 juin dernier. Tous disposent d’un site internet propre, établissent des antennes en région et permettent une adhésion distincte de celle du FN ou du Rassemblement Bleu Marine. Crédités d’environ 150 adhérents pour « Audace » et de près de 1500 pour « Racine », ces collectifs ont tous les mêmes objectifs : d’abord s’introduire dans des milieux jusque-là plutôt étanches au Front national pour, ensuite, servir de plateformes visant à « enrichir » le futur programme présidentiel de Marine Le Pen.

Pour cela, chacun de ces cinq lancements a été scénarisé avec soin. Comme en ce 9 décembre 2014 où « Nouvelle Ecologie » voit le jour à grand renfort de communication. Sitôt crée, sitôt suivi de titres élogieux ou pince-sans-rire – selon qu’ils soient publiés par Le Figaro ou Libération – « Le Front national se met au vert », « Ecologie : le Front national se met au recyclage ». Une stratégie, bien rôdée, qui consiste, pour le parti à la flamme tricolore, à rester au centre du jeu médiatique. Et à faire du « bon sens écologique », l’arme de destruction massive contre l’idéologie supposée des autres partis politiques. Le but de cette opération de « greenwashing » : ramener à lui le plus d’électeurs possibles, comptant notamment parmi les abstentionnistes et les déçus d’Europe Ecologie – Les Verts.

Au centre de sa dernière campagne de printemps, « Nouvelle Ecologie », épaulé par le Rassemblement Bleu Marine et le Front national de la jeunesse, annonce, le 18 mai dernier, son intention de lutter contre le traité transatlantique, conjointement qualifié de « dangereux » par Philippe Murer, économiste souverainiste à la tête du collectif, et Marine Le Pen. La présidente du FN qui déclare alors à la presse : « Quand les Français se saisiront de ce débat, ils se rendront vite compte des enjeux de ce traité et des conséquences sur notre agriculture, les emplois, l’industrie, les services, sur notre sécurité alimentaire, la démocratie et sur notre souveraineté. » Une campagne d’un mois intitulée « Non au Tafta », contre un accord qui prévoit « d’aligner les normes européennes sur les normes américaines ».

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Une « écologie patriote »
Un combat, en réalité indispensable, contre l’attaque devant des tribunaux arbitraux de certains Etats par des multinationales qui jugeraient « abusifs » les changements de leurs réglementations, comme ce fut dernièrement le cas avec le Canada qui a refusé de lancer l’exploitation du gaz de schiste sous ses terres. Un combat environnemental et social en forme d’imposture de la part du Front national. Ainsi, dix jours après cette annonce fracassante, le FN est resté aux abonnés absents, lors du vote, le jeudi 28 mai, concernant le rapport approuvant le cadre des négociations actuelles du Tafta au sein de la commission du commerce international du Parlement européen. En fait, ce jour-là, Marine Le Pen n’a tout simplement pas jugé utile de faire le déplacement jusqu’à Bruxelles…

« C’est la force de sa stratégie », expliquait, en décembre dernier à nos confrères de Reporterre Erwan Lecoeur. Pour ce sociologue, spécialiste du Front national, « non seulement Marine Le Pen brouille les cartes et dicte son agenda médiatique mais l’écologie va lui apporter une image adoucie. En tant que valeur, c’est une notion qui fait consensus au sein de la population. Pour gagner 2017, elle a besoin d’un apport supplémentaire et se dit que l’écologie va lui donner un capital sympathie en tant que personne qui aime la nature et les petits oiseaux ». Un calcul électoral à rebours des années Jean-Marie Le Pen où l’ancien président du FN considérait l’écologie comme un « passe-temps de bobo ». Et ne défendait qu’une forme nationaliste de protection de la faune et de la flore, ainsi que des paysages. Bien loin, même, de cette « écologie identitaire » explorée, à la fin des années 80, par certains groupuscules d’extrême droite pour qui l’écologie devait être à la fois « localiste et anticapitaliste ».

Comme en matière économique, l’« écologie patriote », définie comme telle lors du lancement de « Nouvelle Ecologie » par Philippe Murer et Marine Le Pen, est fondamentalement productiviste et libérale. « Il est ainsi paradoxal que le FN défende à la fois l’écologie et les Bonnets rouges bretons, s’étonne l’historien des idées, Stéphane François. Rappelons que ces derniers se sont battus pour conserver le droit d’utiliser des transports de marchandises forts polluants et un modèle agricole productiviste qui détruit l’environnement plus qu’il ne le préserve. »

MARINE LE PEN : PORTRAIT A SAINT-CLOUD

Une « écologie pragmatique »
Une vision de l’écologie, tout à lui, qui fait aussi du Front national « le premier parti des automobilistes ». A six mois de la COP 21, dans ses prises de parole, pas un mot sur le climat et la fin des aides à l’export pour les projets liés au charbon. Seuls reviennent, au rythme des communiqués de presse, la dénonciation des « pics de pollution à Paris ». Avec, pour unique solution écologique, cet appel de Wallerand de Saint-Just – trésorier du FN et future tête de liste frontiste en Ile-de-France pour les Régionales de 2015 – « à une augmentation significative du nombre de places de stationnements, permettant ainsi aux résidents de se garer facilement, sans tourner des heures et, donc, polluer pendant des heures… »

Une « écologie pragmatique » contre « la dictature des partis politiques traditionnels vis-à-vis des citoyens » - dixit Eric Richermoz, secrétaire général de « Nouvelle Ecologie » – qui reste encore une fois à hauteur de mots et non des actes. Quitte à tromper ou à abuser de la bonne foi de ses électeurs. Il en va ainsi de l’activité des deux députés frontistes lors des récents débats sur la loi de transition énergétique. « Ni Marion Maréchal Le Pen ni Gilbert Collard n’ont pris la parole en plénière ou lors des travaux de la commission spéciale, alors même que ce dernier en était membre », souligne Denis Baupin.

Au passage, le député EE-LV en profite pour rappeler que les deux seuls amendements déposés sur cette loi par les élus FN concernent « la suppression du facteur 4 sur les gaz à effets de serre » – en clair, la division par quatre des émissions de la France d’ici à 2050 – et « la suppression de l’objectif de réduction de 50% de la part du nucléaire dans l’énergie française ». Une politique écologique qui a plus à voir avec le clientélisme électoral qu’avec ce fameux « bon sens » prôné à longueur de discours par le parti de Marine Le Pen.