Économie

Crises agricoles : trouver le « prix juste »

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A quelques semaines du lancement des Assises de l’alimentation, prévues pour début juillet, Jacques Mézard l’a redit ce matin. Le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation soutient les producteurs de lait dans leur combat « du prix juste » contre les grandes enseignes de la distribution. Récit de ces négociations commerciales totalement déséquilibrées qui pénalisent durement les agriculteurs mais aussi notre système de santé.

« Entre 1953 et 1988, mon père a élevé cinq enfants grâce à trente hectares et trente vaches. Aujourd’hui, témoigne Philippe Grégoire, avec 168 ha et 100 vaches laitières, je produis trente fois plus que lui. Pourtant, je vis nettement moins bien. » En 2016, un litre de lait revenait à 35 centimes d’euros à fabriquer, était négocié 30 centimes par la grande distribution et revendu 1,05 euro au consommateur. Un non-sens qui a conduit cet exploitant du Maine-et-Loire à fonder le Mouvement national des éleveurs de nos régions (MNER). Outre son lobbying auprès des politiques, le MNER est à l’initiative de nombreux blocages de plateformes de distribution et de grandes surfaces en Pays-de-la-Loire.

En cause, les pratiques commerciales de la grande distribution qui exerce « une pression très forte sur les coopératives avec, par exemple, des demandes de baisse du prix du lait de l’ordre de 10 % ». Encadrées par la loi de modernisation de l’économie, elle-même renforcée par la loi Sapin 2, ces négociations entre grande distribution et fournisseurs débutent chaque mois d’octobre pour s’achever le dernier jour de février. Elles ont pour objectif de fixer les prix des produits et leur disposition en rayon. Des tractations auxquelles les agriculteurs ne participent pas. Autour de la table, seuls négocient les intermédiaires, coopératives, abattoirs et l’industrie agroalimentaire.

 « C’est au consommateur de choisir ce qu’il veut manger et à quelles conditions »

Un jeu du qui-perd-gagne au seul bénéfice des centrales d’achat Intermarché/groupe Casino, Auchan/Système U, Leclerc et Carrefour/Dia. A elles quatre, elles détiennent 90% du marché. Idem pour les grandes et moyennes surfaces qui réalisent 75% de leur résultat net sur ces trois rayons que sont la boucherie-charcuterie, les fruits et légumes et les produits laitiers. « Face à eux, pointe Olivier Mével, universitaire et consultant auprès d’entreprises agroalimentaires, les 570 000 agriculteurs, 2 800 coopératives agricoles et 40 000 PME du secteur ne font pas le poids. »

« En tant qu’industriels de l’agroalimentaire, nous avons souvent le mauvais rôle, reconnaît David Garbous. Chaque acteur défend son pré-carré et pour quel résultat ? » interroge le directeur du marketing stratégique de Fleury-Michon. « Notre mission principale est d’accompagner les consommateurs dans une nouvelle forme du « manger moins et mieux ». Pour y parvenir, détaille cet ancien de chez Danone et Lesieur, chaque acteur doit prendre sa part de responsabilité. Nous les premiers. » Valorisation du végétal, création d’une filière porcine bio en France, produits élaborés sans OGM ni antibiotique… « La tendance est à l’alimentation socialement responsable », abonde Olivier Mével.

Reste à lever le blocage des consciences. « Quand le consommateur achète des premiers prix ou des marques distributeurs, prévient l’enseignant-chercheur, c’est un pistolet chargé qu’il contribue à mettre sous la tempe de nos coopératives, de nos PME et donc sur l’emploi de nos régions. Et quand on sait que chacun consacre 20 % de ses revenus à l’alimentation (chiffre INSEE 2014), c’est à lui de choisir ce qu’il veut manger et à quelles conditions. »

 S’affranchir des grandes surfaces et de l’agro-industrie

« Tout cela a un coût, confirme David Garbous. Nous devons accepter de payer plus cher de meilleurs produits pour la survie de l’écosystème agricole et alimentaire français. » Des exigences que n’ont pas attendu un nombre grandissant de producteurs et de consommateurs. Dans cette relation de confiance, on connaissait déjà le système de ventes directes à la ferme ou des Amap. Depuis 2010, il faut aussi compter avec des entreprises sociales telles que Terroirs d’avenir et la Ruche qui dit Oui !

Start-up parisienne au développement fulgurant, cette dernière combine économie solidaire avec Web 2.0. Son fonctionnement est simple : chaque commande s’effectue en ligne dans l’une des 840 « ruches » du pays, tenues par un responsable indépendant. Et chaque semaine, chacun peut aller la retirer à un horaire donné. Un modèle d’affranchissement, « vis-à-vis des grandes surfaces et de l’agro-industrie », insiste Marc-David Choukroun, son dirigeant, qui est en train de s’exporter ailleurs en Europe et dans le monde.

Derrière ces exigences de proximité et de qualité, se pose surtout la question des coûts externes absorbés par l’ensemble de la société. Notamment en matière d’écologie et de santé. Rien qu’en 2015, le coût économique mondial de l’obésité s’élevait à 2000 milliards de dollars. Soit l’équivalent du PIB de la Russie. En France, avec les agriculteurs, la Sécu est l’autre grande perdante de ce système de production : 28,7 milliards d’euros, chaque année, rien que pour les maladies cardiovasculaires et 16,5 milliards pour le diabète et l’obésité.