Distribution

États généraux de l'alimentation

Olivier Mével : Ces États généraux sont « une prime à la violence commerciale »

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Suppression du seuil de revente à perte, révision en profondeur de la loi dite de modernisation de l’économie ou responsabilisation des distributeurs et des industriels, pour Olivier Mével, enseignant-chercheur à l’université de Bretagne-Loire et spécialiste des filières agroalimentaires voilà quelques-uns des défis à côté desquels sont passés les États généraux de l’alimentation.

L’une des promesses phares de ces États généraux était de trouver des solutions pour  payer au prix juste les agriculteurs. A-t-elle été tenue ?

Clairement non. Et ce n’est pas avec la hausse de 10 % du seuil de revente à perte sur les produits alimentaires que la guerre des prix va s’arrêter. Avec cette annonce, on nous fait croire que les distributeurs vont automatiquement acheter 10 % plus cher leurs produits aux industriels qui, eux-mêmes, vont proposer une revalorisation de 10 % à leurs producteurs… Dire cela, c’est nier la fonction même de la grande distribution qui est de dégager un maximum de profit, en jouant sur les marges. Même un étudiant en première année d’économie comprendrait que ce schéma ne tient pas. Pour assurer un rééquilibrage financier aux producteurs, l’État aurait dû affirmer qu’il jouerait à plein son rôle de régulateur et donc de protecteur des quinze filières alimentaires françaises en souffrance. Au lieu de cela, cette réforme du code du commerce renforce davantage l’emprise des grandes et moyennes surfaces (GMS) sur les agriculteurs. C’est une prime donnée à la violence commerciale.

La loi de modernisation de l’économie (LME) de 2008 était pourtant censée corriger les travers de la loi Galland de 1996 sur « la loyauté et l’équilibre des relations commerciales ». Elle n’est rien d’autre que « la loi du plus fort » dîtes-vous. En laissant de côté la LME, les États généraux ont-ils évité de s’attaquer à la concentration des centrales de distribution ?

Pour répondre à votre question, il faut faire appel à la mémoire de vos lecteurs. Et se souvenir qu’Emmanuel Macron n’était autre que le rapporteur de la Commission Attali mise en place en 2007 par Nicolas Sarkozy, à la demande de Michel-Edouard Leclerc. Et que disait ce rapport ? « Qu’il fallait instaurer le principe de liberté tarifaire dans la distribution et le commerce de détail, en levant les interdictions de revente à perte et de discrimination tarifaire. » Une application qui, depuis 2008 et le vote de la LME, a pillé comme jamais le travail des paysans français…

… Un principe de « liberté tarifaire » sur lequel sont revenus les États généraux en annonçant, par exemple, la limitation des promotions à 34 % sur la valeur des produits alimentaires (de type trois produits pour le prix de deux) et à 25 % en volume annuel. Deux mesures qui vont être mises en place, à titre expérimental et sur deux ans, pour donner de meilleurs repères de prix aux consommateurs…

Bien, mais cela n’atténue en rien la puissance des GMS. Elle reste la même, avant et après les États généraux. Cela parce que ces derniers n’ont rien opposé au principe de « liberté contractuelle », établi en 2008 par la LME, qui a permis et permet toujours aux fournisseurs de vendre à des prix différents à chaque distributeur. Or, tant que les GMS pourront dire : « Je n’ai pas besoin de vous acheter, mais vous avez besoin de me vendre », le rapport de force sera prédominant et le partage de la valeur ajoutée, déséquilibré. C’est cela que les États généraux auraient dû réformer. Au lieu de quoi, ils ont sacralisé la domination du prix sur la qualité des produits.

Dans la deuxième partie du projet de loi, portant sur le code rural, Édouard Philippe a évoqué l’idée de la « contractualisation inversée ». Soit le contrat proposé par le producteur et non plus par l’acheteur…

Si cette annonce est suivie d’effet, avec la volonté de développer une réelle filière bio française, elle sera l’une des rares avancées de ces États généraux. En réalité, depuis qu’ils ont été annoncés et dès leur mise en route, on a pris les choses du mauvais côté en focalisant uniquement sur la guerre entre distributeurs et fournisseurs et en oubliant totalement les producteurs. C’est une injustice totale. Prenez le lait demi-écrémé UHT. Lactel et Candia, les deux principales marques de lait disponibles dans les linéaires, commercialisent la brique d’un litre à 84 centimes d’euro. Face à eux, le lait équitable Faire France ou la marque « C’est qui le patron ? » propose un lait à 99 centimes. Or, à l’intérieur de la brique, c’est le même lait ! Comment peuvent-elles atteindre ce prix alors que les deux leaders du secteur vendent le litre 15 centimes moins cher ? Par la répartition des marges en défaveur des producteurs.

De cette guerre des prix, découle un autre aspect auquel on ne pense pas toujours : l’extension mécanique de l’outil commercial en France. Des milliers de mètres carrés supplémentaires sont créés, chaque année, alors même que le pouvoir d’achat des consommateurs n’augmente pas. Et, même s’il tend à diminuer, le chiffre d’affaires annuel au mètre carré reste tout bonnement intolérable. Entre 12 000 et 15 000 euros pour un simple hypermarché. Avec de tels chiffres, le rapport de force reste, lui aussi, intolérable. Renforçant d’autant la violence des négociations commerciales. Je le redis, les États généraux auraient dû rééquilibrer ce rapport de force et empêcher les GMS de capter aussi facilement la valeur ajoutée.

Au-delà des conclusions des États généraux de l’alimentation, quel rôle peuvent jouer les consommateurs dans ces relations entre producteurs, fournisseurs et distributeurs ?

Un rôle immense. Aujourd’hui, le consommateur consacre 10 % de son revenu disponible à son alimentation. Or, la tendance est au « consommer mieux » et à l’alimentation socialement et écologiquement responsable. De plus en plus, il veut de la transparence sur les filières, de l’intégrité concernant les conditions de vie des agriculteurs et de la qualité au niveau des produits qu’il achète. Le consommateur est le premier soutien d’une innovation agricole locale qui voit un grand nombre de marques régionales émerger, jusque dans les rayonnages des supermarchés. Si ce sont encore les GMS qui fixent les prix, au final, c’est au consommateur de choisir ce qu’il veut manger et de les faire évoluer.