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Défense des semences paysannes par Carrefour, Greenwashing ou sincérité ?

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En pleine Semaine des semences paysannes et alors que les États généraux de l’alimentation sont à plein régime, Carrefour a décidé d’entrer dans le jeu de la protection de la biodiversité. Lancée mercredi, cette campagne, doublée d’une pétition, fait déjà jaser. Greenwashing ou sincérité ?

En voilà bien un qui connaît la question. Sorti de ses serres, le temps de l’interroger sur le buzz provoqué par cette campagne publicitaire, qu’il répond deux fois par la positive. « Oui, avec ce buzz, Carrefour en profite pour se faire un bon coup de pub sur le dos du bio. Oui, avec la signature de ce partenariat, cela va peut-être nous permettre d’avancer concrètement sur la question de la sauvegarde et de la commercialisation de nos semences. » Christophe Collini est un habitué de ces enjeux (lire ici et ). À tel point qu’il nous rappelle dans la journée pour préciser que Kaol Kozh, association de sauvegarde de la biodiversité, qui a signé ce partenariat de cinq ans avec la Fondation Carrefour, avait déjà noué un accord financier autour de la recherche sur les semences paysannes mais, cette fois-ci, avec le Réseau Semences Paysannes et Biocoop.

Cette mise au point faite, il s’étonne du tollé provoqué. « Le monde paysan ne peut pas à la fois dire qu’il ne comprend pas pourquoi les consommateurs n’y connaissent rien en semences hybrides, tout en critiquant une telle action. Juste une chose, poursuit celui qui est également co-président de Kaol Khoz, 70% des Français achètent leurs légumes dans la grande distribution. Au rayon bio ou non. Alors, bien sûr qu’il faut continuer de s’interroger sur cet acte de consommation de masse. Mais il faut également en profiter pour les informer sur les impacts de ce choix sur leur santé et sur nos pratiques. »

« Si l’on veut sortir de l’impasse dans laquelle se trouve l’agriculture, dépendante d’intrants, il faut qu’on laisse aux plantes la possibilité d’évoluer en permanence », recentre Guy Kastler. « Je rappelle au passage qu’en France, le catalogue des semences obligatoire a été établi sous Vichy, poursuit ce membre fondateur de la Confédération paysanne, également coordinateur du réseau Semences paysannes jusqu’en 2016. Après la Libération, il a donc fallu produire plus avec moins de paysans, d’où la mécanisation et l’utilisation d’engrais. Or, les vitamines, antioxydants et minéraux qui font les qualités nutritionnelles et gustatives des plantes disparaissent quand on les travaille avec des produits chimiques. » « D’où l’intérêt de revenir à des semences paysannes diversifiées et variables », acquiesce Christophe Collini qui voit un autre avantage à ce double partenariat signé mercredi : la possibilité de libérer les paysans de l’emprise de semenciers qui s’indignent déjà de l’existence d’un tel partenariat, comme le Groupement National Interprofessionnel des Semences (GNIS) ici.

« Allons au-delà des grincheux, tentons le coup »

« Nous, aussi, nous comprenons les crispations autour de cette affaire, répond tranquillement Yoann Morin. Si nous avons également signé avec Carrefour, c’est que leur engagement n’est pas juste opportun, affirme le chargé de communication de la coopérative Bio Breizh. Ce groupe a beau être le n°3 mondial de la distribution, il n’empêche que, chez lui, il y a des personnes qui travaillent vraiment pour faire avancer la cause du bio. » Et Yoann Morin d’expliquer que l’enseigne à mis en place sa première campagne bio, en 1992, autour de la boule de pain. « Au vu du succès, ils ont décidé, en 1998, de passer à la vitesse supérieure avec l’établissement de filières bios, dont le cahier des charges permet toujours de suivre le produit, de sa production à sa commercialisation. C’est tout ce processus qui a décidé Bio Breizh, en 2003, à s’engager aux côtés de Carrefour autour de la filière du chou-fleur. »

Conscients de la polémique qui enfle sur les réseaux sociaux, Christophe Collini et Yoann Morin prennent en réponse l’exemple de Luc Calvez. « Il est le 3e d’une génération de producteurs d’ognons rosés de Roscoff. Dans un monde où ce sont les variétés standardisées qui rythment les habitudes de consommation, Luc n’a, pour l’heure, pas beaucoup d’autres débouchés que les circuits courts pour vivre. » Un blocage qu’il faudrait pouvoir dépasser, selon Christophe Collini qui insiste : « Il existe peu de maraîchers comme moi à pouvoir vivre de la vente de produits tirés d’à peine 10 000 m2. Si l’engagement de Carrefour peut également permettre à une grande majorité d’agriculteurs de se convertir et d’en vivre dignement, pourquoi pas. J’en profite pour rappeler, qu’il y a quelques mois, une étude a démontré que près d’un exploitant français sur deux vivait avec 350 euros par mois. Or, là, je n’ai pas entendu beaucoup de monde s’en offusquer plus que cela. Aujourd’hui, Carrefour fait le buzz ? Allons, bon. Si c’est de l’ordre du gagnant-gagnant, allons au-delà des grincheux, tentons le coup. »