Analyse Le vigneron / la vigneronne du mois

Valentin Morel et Deirdre Heekin aux avant-postes des cépages hybrides

09.04.24

Le 30 mars dernier à Paris, le restaurant Fulgurances réunissait le jurassien Valentin Morel et sa consœur vigneronne du Vermont (USA), Deirdre Heekin. Le premier dirige le domaine familial « Les pieds sur Terre » et la deuxième est à la tête du domaine La Garagista. Le vin est évidemment leur passion commune, mais ce soir-là, il fut plutôt question d’un avenir climatique peu radieux où les cépages hybrides allaient nécessairement occuper du terrain.

Valentin Morel et Deirdre Heekin ©Victoire Terrade

Il est tentant quand on dirige un domaine de premier plan qui s’appelle « Les pieds sur terre » de donner à son animateur toute légitimité quand il parle de l’avenir sans trop rêver. Il faut dire que le fonctionnaire Valentin qui reprend  la vigne familiale en 2014 a fait un atterrissage sur le terrain qui parle pour lui . Il rencontre ses nouveaux amis dès ses premières vendanges en commençant par la drosophila suzukii qui, ma foi, a un goût déjà très affiné, puisqu’elle ne s’attaque quasiment qu’au poulsard et au pinot noir. Elle aime le rouge. Quasi la moitié de sa récolte y passe. En 2016 la Susukii est battue par le Mildiou qui s’offre une de ses plus virulentes attaques depuis quarante ans et en avril 2017, le plus fort gel jamais vu depuis 1991, 80% de la récolte au tapis. Et puis Susukii et Mildiou s’ennuyant un peu pendant les étés caniculaires 2018 et 2020, font appel à un nouveau copain champignon,  l’oïdium, toujours prêt pour le sur-tourisme dès qu’il fait très chaud.

Il est temps pour Valentin de se rappeler de ses différents  stages professionnels à l’étranger, celui en Allemagne, où il découvre les vignes verdoyantes et en bonne santé de « piwi ». La chose n’est pas le gentil nom d’une peluche pour enfants ou d’un dessin animé en franchise, mais le très sérieux acronyme de « Pilzwiederstand-fähigkeit ». On en restera donc à Piwi, premier cépage hybride à faire une incursion de quelques plants dans le Jura.

Si vous voulez connaître tous les détails de l’aventure des hybrides chez Valentin Morel, en commençant par sa première récolte en septembre 2019, on ne peut que vous conseiller de vous procurer son ouvrage « Un autre vin / Comment penser la vigne face à la crise écologique » paru chez Flammarion en février (281 pages, 21€) et qui donne une bonne idée des débats qui ne font que commencer à l’échelle européenne, principalement dans les pays les plus touchés par le réchauffement climatique, Espagne, Italie et sud de la France au premier chef.

De -15° à +40°

Côté Amérique du Nord, Deirdre Heekin ne voit pas très bien où se situent les débats. L’hiver, le thermomètre descend régulièrement en dessous de 15° et chez ses confrères californiens, on cumule désormais de longs épisodes au dessus des 40. Alors, la question d’avoir des cépages résistants pour faire du vin est consubstantielle à leur activité et, comme le souligne Valentin dans son livre, « permet une viticulture moins interventionniste, plus douce, davantage en adéquation avec la vision du vin naturel que nous défendons. » Aujourd’hui Valentin a 10% de ses parcelles plantées en hybrides et Deirdre 100%. Mais une question essentielle taraudait tous les convives ce soir là :  à la fin des fins, ça goûte quoi ?

©Pierre Hivernat

Valentin Morel ouvre un chapitre de son livre avec cette phrase : « Depuis mon retour à la campagne, la question du terroir m’obnubile. Cette notion ambiguë figure sur de très nombreuses bouteilles de vin sans jamais être définie. » Et donc la question d’un cépage hybride qui, in fine, dans la bouteille aurait le goût d’un terroir, en l’occurrence le Jura, est évidemment d’importance, si on veut que le mariage des hybrides avec la nature ne se résume pas uniquement à une solution de sécurisation des récoltes.
C’est là que le fourbe Valentin abat son atout majeur à l’occasion d’une dégustation à l’aveugle en proposant à un réputé confrère hybridosceptique  jurassien de goûter ses vins. Il glisse dans une série de chardonnay et de savagnin son assemblage d’hybrides blancs (goûté à Fulgurances) : « Hommage à la Canaille 2020 ». On vous laisse découvrir les détails savoureux de la scène dans l’ouvrage de Valentin, mais la conclusion est bien que ça « sent » le Jura, éventuellement la Savoie, mais pas la Bourgogne.

Enfin, l’autre argument qu’avance Valentin par la voix d’un autre célèbre vigneron, l’alsacien Jean-Pierre Frick, repose sur les changements chez les dégustateurs. Valentin Morel rappelle que Jean-Pierre Frick a proposé la typologie suivante : l’académique « qui analyse avec méthode, qui connaît les cépages, la classification des crus et des terroirs et qui aimera retrouver dans un vin les contours conformes à son image mémoire; et l’explorateur quant à lui, qui place son analyse mentale en retrait et exprime facilement ses émotions suscitées par la couleur, les arômes, les saveurs, traduites avec un vocabulaire ou des expressions personnelles peu codifiées (« quel spectacle! »). Son langage englobe toutes les perceptions à la fois. L’atypique et l’inconnu l’excitent. » (Jean-Pierre Frick, « Du vin, de l’air », 2016, Éditions Tonnerre de l’est, 160 pages, 21€).

Ainsi, si la première réponse à la question « ça goûte quoi ? » est d’abord que ça goûte bon, voire très bon, et que la deuxième réponse est que ça goûte aussi un terroir, autant dire que les hybrides, côté consommateurs explorateurs, peuvent évidemment trouver leur place. Et si côté vigneronnes et vignerons, on peut aussi dormir tranquille en ignorant superbement ses amis Suzukii, Mildiou et Oïdium, ça devrait faire pas mal de gens heureux.

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