Portrait Producteur

Le safran de Béatrice, une culture en or

03.12.14

Son prix est aligné sur le cours de l’or, sa récolte se fait au ciseau à ongles, son parfum séduit la terre entière, depuis quelques années, le safran fleurit à nouveau dans l’Hexagone. Dans l’Aisne, Béatrice Verrier a tout plaqué pour planter le crocus savitus.

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Le champ bio de Béatrice, 3000 m2 au fond de son jardin.

Talons aiguilles, cheveux longs et blonds, sourire éclatant, Béatrice aurait pu être hôtesse de l’air ou assistante de direction dans le service financier d’une importante entreprise américaine et travailler au 12ème étage d’une tour de la Défense à Paris. C’est d’ailleurs ce qu’elle fût dans une première vie. Jusqu’en 2011 exactement. « Dans la finance, j’avais l’impression de crever. Un jour j’ai vu un reportage sur Véronique Lazérat, la papesse du safran en France, j’ai tout aimé chez cette femme mère de 5 enfants, j’ai décidé de me lancer. » Si Béatrice n’a jamais été agricultrice, elle a la main verte et surtout une folle détermination.

Du jour au lendemain la belle blonde potasse tout ce qu’elle trouve sur le sujet « j’étais complètement obsédée », convoque le conseil de famille, part se former chez cette fameuse Véronique et, en juillet 2012, revient le coffre chargé de 10 000 bulbes de safran à Chézy-sur-Marne dans sa nouvelle maison.

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La première année, on obtient 2500 fleurs avec 10 000 bulbes. En année 2, le bulbe produit 3 fleurs, en année 3 une dizaine.

Sa demeure picarde compte un terrain d’un hectare tout prêt à accueillir les crocus. Reste à enlever quelques arbres, à labourer… Les agriculteurs du coin viennent donner un coup de main, Christophe son mari s’y met aussi. La première année, Béatrice plante 1000 m2 de bulbes. La suivante, elle ajoute 5 planches de culture, celle d’après 10 planches encore. « Aujourd’hui j’ai 30 000 bulbes je m’arrête là. »

A regarder ses ongles impeccables, on se demande quel est son secret. « Je mets toujours des gants pour désherber mais il faut bien avouer que la culture du safran ne demande pas beaucoup d’entretien. » En fait, il faut planter les bulbes vers la Saint-Jean, attendre que l’été se passe tranquillement, « les bulbes roupillent sous la terre », se réjouir des pluies de septembre qui font éclore les fleurs et venir les cueillir pendant le mois d’octobre. « Là c’est chaud, je travaille jusqu’à 23 heures tous les soirs. »

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Béatrice, heureuse productrice.

Ce jour d’octobre, comme tous les jours de ce deuxième mois d’automne, Béatrice part faire le tour de son mini-champ. Un genou au sol, elle pince délicatement les fleurs violettes entre son pouce et son index pour les cueillir gentiment. Un bouquet se forme dans son panier dégageant une odeur enivrante. « Les fleurs de safran ont deux vertus : antidépressives et aphrodisiaques mais pour les femmes seulement. Pendant les stages de Véronique, les hommes ont intérêt à assurer. » De son côté, ça semble plutôt bien se passer. Christophe soutient à fond sa reconversion et semble heureux de faire partie du projet.

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5 grammes de safran frais donnent 1 gramme de safran séché.

Béatrice dépose son butin sur la table et va chercher une paire de ciseaux à ongles.  Objectif : libérer le pistil, ce fameux filament rouge, 3 brins dentelés et plissés longs de 3 à 4,5 cm. « Il y a des tonnes d’arnaques dans le monde du safran. Un vrai safran se reconnaît à ses 3 stigmates brique sombre, fins et évasés à leur extrémité. Certains n’hésitent pas à teindre des poils de maïs ou des bouts de plume. Quant à la poudre de safran, il s’agit parfois de brique pilée. »

Mais il n’y a pas que des entourloupes. En France, la culture gagne chaque année de nouveaux adeptes. De quelques dizaines de producteurs identifiés dans les années 2000, le Recensement Général de l’Agriculture réalisé en 2010 dénombre 157 exploitations réparties sur 18 départements. Pour le moment, Béatrice est la seule dans l’Aisne. Et plutôt fière de l’être.

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Le safran s’utilise aussi en parfumerie, cosmétique, dans les peintures et les teintures ainsi qu’en pharmacie.

Les pistils patiemment extirpés de leurs pétales et étalés sur une feuille d’essuie-tout attendent leur départ pour le four.  Un séchage à 45°C pendant 25 minutes. Ensuite, ils mûriront encore un mois en pot avant d’être intégrés à de la moutarde, du miel, de la confiture, du vinaigre que Béatrice réalise avec amour dans sa cuisine. « Les produits à base de safran me permettent encore mieux de valoriser ma production. »

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La production annuelle française de safran s’élève à 20 kilos. L’Iran, c’est 80 tonnes. Béatrice, 100 grammes.

Alors heureuse Béatrice ? « L’an passé, j’ai produit 100 grammes de safran, j’arrive tout juste à me sortir un Smic mais mes ventes progressent chaque année. Je ne retournerai pour rien au monde à mon ancien métier. Avec ces fleurs, je revis. »

Article écrit par Hélène Binet (La Ruche qui dit Oui) / Photographies La Ruche qui dit Oui.
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