Culture food Cinéma

La Ferme des Bertrand où en 50 ans, tout change et rien n’a changé

12.01.24
©Laurent Cousin

En ces temps de énième loi dite « d’orientation » destinée à rendre le métier d’agriculteur attractif, Le documentaire de Gilles Perret avec ses deux bottes bien ancrées dans la réalité du continuum d’une ferme d’hier et d’aujourd’hui vient à point nommé. En nous montrant toutes les facettes de l’évolution extrêmement lente de la vie de ceux qui nous nourrissent, le réalisateur observe à la loupe des humains qui semblent toujours en prend un coup.

C’est un documentaire exceptionnel qui permet de suivre une famille de fermiers de 1972 à 2022. Un peu les hasards de l’histoire puisque Gilles Perret, quand les premières images de la Ferme des Bertrand on été tournées, n’avait que 4 ans. C’est dire si ces trois frères qui reconstruisent de A à Z une ferme en Haute-Savoie profonde sont déjà valeureux à l’époque, jusqu’à faire les « actualités » de FR3 à la télévision. Autre hasard qui fait toute la valeur du rapport très intime du réalisateur avec ses sujets, les Bertrand sont ses voisins.

1972 Les frères Bertrand / ©Laurent Cousin
2022 La future génération ? ©Laurent Cousin

En 1997, sort « Trois frères pour une vie » du même Gilles Perret et là, bien entendu, il n’est plus question de hasard, mais bien d’une volonté de montrer ces trois personnages qui auraient très bien pu figurer dans une de ces grandes sagas du cinéma italien d’Ermanno Olmi, on pense à « L’arbre aux sabots » (1978) ou à « Padre Padrone » des frères Taviani (2004), tant ces trois fermiers percent l’écran.
Ils vivent leur histoire comme un sort, un tour que la vie leur a joué et qui leur a enlevé toute possibilité de choisir leurs voies. Ils font ce qu’ils font parce que c’est leur destin et les images reprises 25 ans plus tard montrent trois missionnaires, trois moines célibataires au service de la nature et des animaux qu’ils élèvent. Bien sûr, ils savent bien qu’un autre monde existe, mais il n’y mettent jamais les pieds, asservis aux contraintes que leur fonction dans le cycle biologique leur impose. Ils ne s’occupent pas de l’environnement comme d’une chose externe, ils sont l’environnement et prennent un soin méticuleux à ce que plantes et animaux soient heureux. Et c’est probablement à cet endroit que se noue la problématique. Pour rendre les autres êtres vivants non humains heureux, ils sacrifient volontairement leur propre bonheur, jusqu’à ne plus savoir que faire d’une matinée libre à la ferme. À l’instar d’Hélène qui reprend la Ferme en 1997 avec son mari et qui se voit désormais dispensée de travail le mercredi matin. « Je me réveille à cinq heures comme d’habitude et puis j’attends sept heures… partir en vacances ? Mais où ? Je me vois pas prendre ma petite voiture, pour aller où ? »

2022 Hélène / ©Laurent Cousin

Alors Hélène continue, s’occupe des veaux parce que c’est une fonction « plus maternelle » et semble esquisser quelques sourires. C’est bien ce qu’il y a de plus rare chez les Bertrand, sauf dans une brève scène de bal qui fait du bien, mais tournée en 1997. Depuis, point de musique ni de détentes détendues, légères. Même les scènes de repas semblent graves et l’on se dit qu’avec les nouvelles générations tout ça va changer. Mais en réalité, ce que montre Gilles Perret c’est que certes le matériel s’est numérisé et les jeunes repreneurs peuvent jouer avec la souris de l’ordinateur en admirant les bienfaits des nouvelles technologies sur l’état de leur corps et la santé de leurs animaux. Voire même ils imaginent parfois prendre une journée de congés, mais le poids de leur place dans la chaine du travail, telle qu’elle est organisée avec deux salariés pour un peu plus de 100 hectares, les rappelle rapidement à la dure réalité des contraintes de leur quotidien.

Alors bien sûr, Gilles Perret ne prétend pas que cette ferme savoyarde est le modèle indépassable et unique de l’agriculture française, son film est un projet humaniste qui ne vise à délivrer aucun message politique particulier. Comme tout bon documentariste, il montre plus qu’il ne démontre, filme une réalité non instagramable et désormais étrangère à la plupart d’entre-nous. C’est au plus près des corps en mouvement, des paroles libérées, de l’histoire entrain de se faire, du noir et blanc à la couleur, avec pas mal de noir, qu’il ne cherche nullement à enjoliver, une vie de labeur qui paraît d’un autre âge.

La ferme des Bertrand / Documentaire de Gilles Perret / 1h29 / au FIPADOC samedi 20 à 19h30, Gare du Midi, mardi 23 à 11h30 cinéma le Colisée Biarritzet et en salle à partir du 31 janvier.

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