Chronique Slow life

Les vertus d’une synergie entre écotourisme et filières agricoles et agroalimentaires

25.04.19

Pour sa troisième chronique de 2019, Jean-Louis Rastoin démontre comment le développement de l’écotourisme est un levier important de développement possible et durable pour l’agriculture.

Nous vivons une époque de transition qui touche l’ensemble des secteurs d’activité. On assiste aux prémices du déclin du moteur à combustion interne, de l’hypermarché, du poulet aux hormones… . Faut-il le regretter comme l’évoquait le Général de Gaulle dans son discours du 14 juin 1960 à propos des lampes à huile, de la splendeur de la marine à voile et du charme du temps des équipages ? Seul le changement est permanent disait Héraclite, encore faut-il que ce changement engendre une transition durable. Ainsi, l’alimentation, tout comme le tourisme, devrait passer d’un modèle de production et de consommation de masse artificialisées à des systèmes porteurs de valeurs humanistes au-delà de la seule valeur marchande, et intégrés dans les biosphères variées qui caractérisent notre planète. Organiser une synergie entre ces 2 secteurs en mutation constituerait un puissant levier de développement territorial, pour 3 raisons : l’importance économique du tourisme, la complémentarité entre écotourisme et milieu rural, la demande sociétale en émergence.

Le fondement économique : le tourisme, un secteur de premier plan

En 2017, le nombre de touristes internationaux a dépassé 1,3 milliard (20 % de la population mondiale), pour un chiffre d’affaires de 1  300 milliards de dollars. Le secteur du tourisme emploie 10 % de la population active et représente 10 % du PIB mondial. À titre de comparaison, l’agriculture compte pour 4 % du PIB et 53 % de l’emploi dans le monde.
En France, la dépense touristique intérieure était de 168 milliards d’euros en 2017, dont 32 milliards en hébergement et 30 milliards en alimentation (17 milliards en restauration hors foyer, 13 milliards en achats). Les nuitées des non-résidents s’élevaient à 31 % du total. Le tourisme international représentait 54 milliards, soit près du tiers de la dépense touristique totale. Le poids du tourisme dans le PIB français est de plus de 7 %, celui du système alimentaire productif (agriculture et industries agroalimentaires) de 4 %. Les activités de production alimentaire contribuent directement ou indirectement à plus de 2 millions d’emplois et le tourisme à plus d’un million.

L’écotourisme a plus de 40 ans. Le concept est dû à Gerardo Budowski, ancien directeur de l’IUCN (International Union for Conservation of Nature and Natural Resources).
La Société Internationale de l’écotourisme en a donné une définition en 1991, actualisée en 2015 : « L’écotourisme est un voyage responsable dans des environnements naturels, en aidant à la conservation de l’environnement et en ayant un impact positif sur les conditions de vie des populations locales, tout en contribuant à l’éducation des voyageurs ». On retrouve dans cette définition les critères du développement durable : environnement et bien-être social, et l’un de ses outils, l’éducation.
L’écotourisme représentait environ 7 % des recettes touristiques internationales totales en 1992 et 18 % en 2017, soit environ 240 milliards de dollars. En France, en appliquant le ratio de 18 % ci-dessus, l’écotourisme aurait réalisé un chiffre d’affaires en devises d’environ 30 milliards d’euros.

Le fondement stratégique

Selon l’OMT, l’écotourisme connait une croissance annuelle oscillant entre 10 et 15 %, tandis que le tourisme conventionnel est à 4 %. Le marché potentiel de l’écotourisme est donc considérable, avec — contrairement au tourisme de masse — des externalités positives environnementales et sociales.
Une étude[1] portant sur 160 pays montre ainsi que l’empreinte carbone du secteur du tourisme représentait 8 % des émissions totales de CO2 en 2013 contre 3 % en 2005, imputable principalement aux transports aériens. Les nuisances patrimoniales et de voisinage tiennent à la densité des flux de touristes, avec dans certains cas comme à Barcelone, Dubrovnik ou Venise, des phénomènes de saturation de site et de rejet par la population locale. De plus, le tourisme de masse concentré dans les grandes villes et sur les littoraux aggrave la fracture territoriale.
La stratégie des Tours Operators est basée sur une domination par les coûts, et donc une course au gigantisme des infrastructures logistiques et immobilières et une maximisation du nombre de « paquets-voyages » vendus. Une telle stratégie atteint aujourd’hui ses limites et appelle en conséquence une autre vision.
L’écotourisme s’appuie sur une stratégie de différenciation qualitative selon les préconisations du PNUD pour une production et une consommation durable, c’est-à-dire :
– La préservation de la biodiversité et de ses fonctions à travers la protection, voire la restauration des écosystèmes;
– l’éducation des voyageurs sur l’importance de la conservation de la biodiversité et de la culture locale incluant le patrimoine matériel et immatériel;
– le respect de la diversité culturelle et de ses liens avec l’environnement ;
– la minimisation des impacts négatifs sur la nature et la culture que pourrait causer une activité touristique (incluant le voyage pour l’accès à la destination);
– la responsabilité du voyagiste par une étroite coopération avec les autorités et les populations locales, en s’assurant que l’activité touristique aura des retombées économiques, sociales et environnementales positives sur l’aire concernée et ses habitants.
Ces principes rejoignent ceux d’une alimentation durable qui « … Protège la biodiversité et les écosystèmes, est acceptable culturellement, accessible économiquement, loyale et réaliste, sûre, nutritionnellement adéquate et bonne pour la santé, optimise l’usage des ressources naturelles et humaines », selon la définition retenue par la FAO en 2010.

Nature, Culture et Nourriture

L’agriculture constituant la base des systèmes alimentaires et la ressource essentielle dans les zones rurales partout dans le monde, on peut recommander la construction d’une synergie entre écotourisme et filières agricoles et agroalimentaires comme fondement d’une stratégie de développement durable des territoires. Cette synergie permettra notamment de consolider les exploitations agricoles familiales dont l’avenir est conditionné par une diversification de leur portefeuille d’activités[cf. ici].
L’existence d’une telle synergie entre l’écotourisme, les espaces ruraux, le patrimoine naturel et culturel (dont l’alimentation et donc l’agriculture) est amplement démontrée aujourd’hui à travers des créations telles que les gites, les tables d’hôte, les boutiques de produits de terroir, les routes des vins et des fromages, les écomusées, etc. C’est le triptyque « Nature, Culture et Nourriture » développé par l’association Zone Sensible d’Olivier Darné à Saint-Denis et bien d’autres en France, en Europe et dans le monde.
L’opération « Bienvenue à la ferme » lancée en 1988 en France par l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture (APCA) en est une bonne illustration avec son réseau de 8 000 adhérents qui associent la vente de produits fermiers et l’accueil à la ferme pour l’hébergement, la restauration, la découverte d’un cadre naturel, de traditions et d’un métier sous la bannière «Mangez et vivez fermier ». Ce réseau combinant qualité des produits, authenticité et proximité est en phase avec les attentes des consommateurs. Il réalisait en 2018 un chiffre d’affaires de près d’un milliard d’euros représentant plus de la moitié des revenus des agriculteurs membres et assurant 21  000 emplois. Le potentiel de croissance est considérable au regard des 400 000 exploitations agricoles françaises.

Le fondement institutionnel et associatif

L’Assemblée générale des Nations Unies a adopté à l’unanimité le 21 décembre 2012 une résolution dans laquelle elle reconnait la place centrale de l’écotourisme dans la lutte contre la pauvreté, la protection de l’environnement et la promotion du développement durable.
Dans ce contexte, le projet de plateforme de mutualisation sur l’écotourisme «Portes ouVERTEs », impulsé par l’association Défismed dans plusieurs pays méditerranéens apparaît tout à fait pertinent, avec ses trois volets de financement participatif, d’observatoire de projets de terrain et d’événement annuel de partage d’expériences. Ce projet met en avant, outre les critères du PNUD ci-dessus, la sincérité (pas de récupération commerciale par greenwashing) et l’accès pour tous à l’écotourisme (pas de discrimination par l’argent) d’où le qualificatif « écotourisme vertueux »[2]. Le projet « Portes ouVERTEs » pourrait s’inscrire dans le réseau international d’observatoires du tourisme durable de l’organisation mondiale du tourisme OMT créé en 2004 et qui compte aujourd’hui 25 partenaires dans 12 pays dont 4 Méditerranéens : l’Espagne, la Grèce, l’Italie et le Portugal.
L’un des obstacles à surmonter pour un développement attendu de l’écotourisme est l’acquisition d’une taille critique. En effet, cette activité est initiée dans le cadre de micro-projets portés par des entrepreneurs souvent individualistes. Elle se heurte aussi à un certain conservatisme du milieu agricole et rural. Il y a donc une nécessité de coordination et de promotion à l’échelle territoriale pour une plus grande efficacité et durabilité, mais aussi pour exercer une influence sur les décisions politiques locales et nationales. Enfin, le dispositif de la coopération décentralisée apparaît comme le mieux adapté, du fait de son ancrage territorial, pour promouvoir l’écotourisme tant dans les pays du Nord que ceux du Sud.
Écotourisme et alimentation durable sont des concepts innovants capables de contribuer au changement de paradigme appelé par un nombre croissant de citoyens et prophétisé par Victor Hugo : « Il n’est rien de plus puissant qu’une idée dont le temps est venu. ».

[1] Manfred Lenzen, Ya-Yen Sun, Futu Faturay, Yuan-Peng Ting, Arne Geschke & Arunima Malik, 2018, The carbon footprint of global tourism, Nature Climate Change, volume 8, pages 522–528.
[2] Une équipe d’étudiants du master 1 « Tourisme » de l’université d’Avignon dirigé par Laurent Arcuset a ainsi identifié et analysé 10 projets « vertueux » d’écotourisme en Algérie et en France.

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