Analyse Un oeil sur le monde

Le blues des producteurs d’huile d’olive d’Espagne face à Trump

14.10.19

Dans les oliveraies d’Andalousie, la récolte venait de commencer quand Donald Trump a plombé l’ambiance en annonçant des sanctions commerciales.

« Nous sommes extrêmement préoccupés », soupire Carlos Carreira, propriétaire de 130 hectares. Autour d’Antequera, coeur de la production en Espagne – premier producteur mondial fournissant près de la moitié de l’huile d’olive de la planète -, plaines et collines sont uniformément recouvertes d’oliviers alignés au cordeau. « L’an dernier déjà, les prix étaient parfois si bas qu’ils ne couvraient pas les coûts de production. Si l’on ajoute à ça le renchérissement de nos produits aux États-Unis, beaucoup d’exploitations pourraient finir par ne plus être viables », calcule M. Carreira. Évènement rare en Espagne, une manifestation d’oléiculteurs contre les difficultés du secteur a réuni jeudi plusieurs milliers de personnes à Madrid.

Si les sanctions américaines entrent en vigueur le 18 octobre, faute d’accord entre l’UE et les États-Unis, huile et olives espagnoles subiront des droits de douane de 25%. Depuis le 2 octobre, Washington menace d’imposer des droits des douane punitifs sur 7,5 milliards de dollars de produits européens, ciblant des produits différents selon les pays, des représailles dans le cadre de la bataille juridique entre Boeing et Airbus. L’huile d’olive et les olives sont les premiers produits agricoles exportés par l’Espagne vers les États-Unis (respectivement 405 et 179 millions d’euros en 2018).

Autour de Carlos Carreira, une douzaine de journaliers s’activent en pleine chaleur sous les feuillages vert-argenté, secouant les arbres à l’aide d’une machine et de bâtons puis récupérant les olives dans de longs filets. Encore vert vif, elles seront vendues comme olives de table, tandis que la production d’huile ne commencera que dans quelques semaines, lorsque les fruits plus mûrs seront récoltés. Mais une partie de cet or liquide, qui fait vivre des villages entiers, risque de leur rester sur les bras: la coopérative dont fait partie M. Carreira, Dcoop, dont le siège trône à l’entrée d’Antequera, exporte près de 15% de sa production vers les États-Unis, soit quelque 35.000 tonnes par an. Cette société, qui regroupe 75.000 agriculteurs, est le poids lourd du secteur: certaines années, elle produit à elle seule plus d’huile que l’Italie.

Désunion européenne

Récemment, Dcoop a beaucoup misé sur le prometteur marché américain, où selon ses dirigeants la consommation pourrait doubler en moins de dix ans: 80 millions de dollars (73 millions d’euros) y ont été investis depuis 2014, notamment dans deux usines d’embouteillage à Baltimore et Los Angeles. « D’un seul coup, le marché en lequel nous croyions et que nous essayions de faire croître nous impose ces droits de douane. C’est comme si on nous faisait un croche-pied en pleine course », s’insurge Antonio Luque, président de la coopérative. Une injustice d’autant plus grande selon lui que les principaux concurrents européens de l’Espagne (Italie, Grèce, Portugal) seront épargnés par les taxes et ne manqueront pas d’en profiter pour vendre leur huile aux Américains. La coopérative devra probablement réduire ses effectifs de 10% dans sa principale usine d’embouteillage en Andalousie. Des emplois qui pourraient en revanche réapparaître côté américain. Car l’administration Trump a finement ciselé la liste de produits sanctionnés: l’huile d’olive en vrac n’est pas concernée. L’Espagne pourrait donc continuer à la vendre aux États-Unis, où elle serait embouteillée sur place. Dcoop n’exclut donc pas d’agrandir ses usines américaines, en embauchant localement, même si ce serait « mauvais pour l’emploi en Espagne » et que cela ne couvrirait pas le manque à gagner des agriculteurs, l’huile en vrac étant vendue 20 à 50% moins cher que celle en bouteille, regrette M. Luque. Les craintes sont d’autant plus grandes en Andalousie que les producteurs d’olives de table noires, frappés en 2018 par une forte hausse des droits de douane vers les États-Unis suite à un conflit avec des producteurs californiens, ont immédiatement vu leurs exportations chuter de 50%.

Face aux sanctions américaines, les agriculteurs accusent le gouvernement socialiste de ne rien faire. Et pour Antonio Luque, Bruxelles sous-estime pour sa part le risque à long terme de désunion entre États surtaxés et épargnés. « Pourquoi rester dans l’Union européenne si les choses sont comme ça à l’avenir? Tout cela pourrait faire beaucoup plus de mal, socialement, que ce que les gens imaginent ».
Par Emmanuelle Michel pour AFP

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