Portrait

Le céréalier Paul François fait plier Monsanto

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C’est une première « historique » pour les opposants à Monsanto. La cour d’appel de Lyon a confirmé, jeudi, la responsabilité du groupe américain dans l’intoxication d’un agriculteur français qui avait utilisé son herbicide Lasso et qu’il devra indemniser « entièrement ». Au cours de la journée, la firme a finalement annoncé qu’elle se pourvoirait en cassation.

Visiblement épuisé et surtout très ému, Paul François s’est félicité que son combat singulier trouve ainsi son dénouement. « Le pot de terre a gagné contre le pot de fer. Ouf, les firmes ne sont pas au-dessus des lois », s’est félicité le céréalier devant la presse. Tandis que son avocat, Me François Lafforgue, saluait une « décision exemplaire, historique », après huit ans de combat et de « stratégie d’acharnement » de la part de Monsanto. « La décision d’aujourd’hui (jeudi) est exécutoire. Même si la société décide de se pourvoir en cassation pour contester sa condamnation, ça n’empêche pas le tribunal de se prononcer sur une indemnisation », a précisé l’avocat.

Déjà reconnu « responsable » par un jugement de premier instance rendu en 2012, pour Monsanto, le coup est rude. « La décision est très surprenante eu égard aux inexactitudes et aux erreurs qui émaillent la thèse de Paul François, a réagi Me Jean-Daniel Bretzner, l’avocat du groupe. Mais ça n’est qu’une étape et la discussion va se poursuivre. Le combat continue. » Alors que le groupe réfléchissait à se pourvoir en cassation, il n’a pas fallu à Monsanto pour trancher. « La décision n’est pas définitive et il appartiendra aux juridictions civiles, notamment à la Cour de cassation, de se prononcer sur la question de la responsabilité de Monsanto dans cette affaire », a finalement déclaré le géant mondial des semences, des OGM et de l’agrochimie, par voie de communiqué.

Le coupable : le monochlorobenzène,
solvant répertorié comme hautement toxique
S’il envisage de jouer la montre judiciaire, Monsanto a, face à lui, un homme déterminé. Déjà plus que meurtri dans sa chair. « Il y a plus de onze ans, a récemment raconté à l’AFP Me François Lafforgue, alors qu’il venait d’inhaler du Lasso, mon client a été pris de malaise et n’avait eu que le temps d’expliquer à son épouse ce qui venait de se produire avant de finir aux urgences, crachant du sang. »

Cinq semaines plus tard, alors qu’il a repris difficilement le travail, Paul François s’effondre sur le carrelage de sa maison, où ses filles le découvrent inconscient. S’ensuit alors une longue période d’hospitalisation durant laquelle le céréalier de Bernac (Charente) frôle la mort. Il lui faudra attendre mai 2005 pour identifier le coupable : le monochlorobenzène. Un solvant répertorié comme hautement toxique et entrant à 50% dans la composition de l’herbicide Lasso.

Depuis, Paul François raconte qu’il lui arrive, certains jours, « de ne pas pouvoir travailler du tout » en raison de la fatigue, de maux de tête. Des symptômes qui ne l’empêchent pas  dans se lancer dans un combat titanesque pour faire reconnaître sa rechute comme maladie professionnelle – ce qui sera officialisé en 2010 -, et contre la firme Monsanto, dont il est convaincu qu’elle connaissait les dangers du Lasso bien avant son interdiction en France, en novembre 2007.

« Les firmes ne pourront plus se défausser de leurs responsabilités »
Pour autant, et malgré le fait que l’utilisation du Lasso ait été suspendue dès 1985 au Canada et depuis 1992 en Belgique et au Royaume-Uni, Monsanto n’a eu de cesse de répéter que son produit n’est « pas dangereux » et que « les dommages invoqués n’existent pas ». Dans cette dénégation, la décision de la cour d’appel de Lyon constitue donc un tournant, a estimé Me Lafforgue : « C’est la première fois qu’un fabricant de pesticides est condamné à indemniser un agriculteur pour l’avoir intoxiqué. Cette décision balaie les arguments de Monsanto. » Pour la documentariste Marie-Monique Robin, auteure de plusieurs films et ouvrages sur Monsanto – dont « Le Monde selon Monsanto » -, cette condamnation constitue « une grande première ». « C’est très dur pour les paysans qui ne savent pas comment s’y prendre face à un « monstre » comme celui-là et j’emploie ce terme à dessein. Cette décision va faire jurisprudence, on sait désormais qu’on peut gagner ! »

« C’est une décision historique », a également confirmé François Veillerette, président du mouvement écologiste Générations Futures, qui a soutenu Paul François au cours de ces huit années de procédure. « La responsabilité du groupe a été établie pour son défaut d’affichage de la nature du produit et parce qu’il n’avait pas informé du danger réel du produit. Les firmes qui mettent sur le marché ces produits doivent savoir qu’elles ne pourront plus se défausser de leurs responsabilités. »

A la sortie de l’audience, Paul François a immédiatement tenu à dédier « cette victoire à tous les collègues, en France et ailleurs ». « Je me suis battu aussi pour eux, a-t-il assuré face aux médias. La pression était devenue énorme quand j’ai réalisé que ce combat n’était plus seulement le mien », a raconté l’agriculteur, qui a dit avoir reçu des « soutiens des États-Unis, d’Amérique du Sud, d’Inde… Je suis très fatigué, mais ça valait le coup », a-t-il conclu, au bord des larmes.

Photo Thibaud Moritz / AFP.