Scène

« Nourrir l’humanité, c’est un métier »

Les paysans belges entrent en scène

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Nourrir lhumanité_Michel Ransbotyn

La compagnie belge Art & tça n’a que deux ans, pourtant elle s’inscrit déjà dans la lignée du théâtre dénonciateur de Bertolt Brecht. Créé en 2012 à l’initiative de quatre comédiens formés à l’École supérieure d’acteur du conservatoire de Liège (Esact), ce projet artistique mêle recherche documentaire et forme scénique exigeante. Après Grève 60, ce n’est pas parce qu’on n’a plus de beurre qu’on en a oublié le goût, spectacle retraçant l’histoire de la grève générale qui secoua la Belgique à l’hiver 1960, Art & tça remet le couvert d’un théâtre-documentaire engageant et engagé avec Nourrir l’humanité, c’est un métier, véritable plaidoyer contre un modèle productiviste agricole qui se mord la queue et provoque la mort des paysans européens.

A eux aussi, on a confisqué la parole. Réduits à déverser des milliers de litres de lait sur le parvis de la Commission européenne de Bruxelles. Comme les Metaleurop avant eux, en cette année 2011 de crise laitière, les petits producteurs des Ardennes belges et françaises se retrouvent face à un mur de CRS.  Et face à un système dont ils sont les premières victimes et qui, depuis bien longtemps, ne les entend plus hurler, dans un chemin fatalement tracé par les ouvriers spécialisés de l’industrie lourde, les producteurs laitiers détruisent à leur tour le fruit de leur travail.

L’image est violente. Elle clôt Nourrir l’humanité, c’est un métier et résonne avec cette autre réalité : chaque année, la Belgique voit disparaître quatre fermes par jour, soit l’équivalent de 3000 emplois agricoles, autant que la fermeture de l’usine Arcelor-Mittal de Liège en octobre 2013. Les paysans, les agriculteurs, les producteurs laitiers, les maraîchers, les éleveurs ne représentent guère plus que 2% de la population active outre-quiévrain. Parmi eux, 3% seulement ont moins de trente-cinq ans. Charles Culot est de cette génération. Fils d’agriculteurs, il a quitté le plancher des vaches pour les planches du théâtre. « Je me dois d’agir, de mettre en lumière cette problématique qui frappe le monde agricole et qui nous concerne tous », lance-t-il en préambule de ce documentaire-théâtral. Sous ses pieds, de la terre noire et fraîche, que l’on devine fertile, adoucit le propos. En arrière-plan, des bottes de foin. D’un coup, la structure froide et métallique de la Maison des métallos prend vie, sent bon. Un effet scénographique des plus authentiques et des plus efficaces.

Un road-movie parti d’un véritable « coup de gueule »
Plus qu’un cri de révolte qui s’imprime au fil d’un spectacle intimement ciselé, c’est une réflexion globale sur les métiers de l’agriculture qu’a proposé, cinq jours durant, la petite équipe de la compagnie Art & tça. « Ce travail est né avant même que l’on ne crée la compagnie, explique Alexis Gracia, metteur en scène de la troupe. Il est issu de la « carte blanche » que propose l’Esact à chacun de ses étudiants inscrits en dernière année. » Son unique consigne est de monter un projet qui semble être nécessaire à la scène. « Avec une amie venant de la ville (la très juste et tout en retenue Valérie Gimenez), poursuit Charles Culot, nous sommes partis à la rencontre de paysans ardennais afin de nous mettre au courant de leur quotidien, de leurs problèmes, de leurs espoirs aussi. »

Caméra au poing, le road-movie scénographique peut débuter. Des images à la Raymond Depardon défilent sur l’écran blanc installé en fond de scène. Dos au public, yeux rivés sur ces témoignages patiemment récoltés, ou assis au bord d’une table de cuisine habillée d’une vieille toile cirée, les deux acteurs commentent les témoignages, incarnent un couple d’agriculteurs, interpellent le public. Une imitation du réel qui donne à Nourrir l’humanité, c’est un métier une forme de théâtre choral. Un théâtre à plusieurs où le spectateur l’est de moins en moins, invité qu’il est à recevoir ces paroles – « La nécessité de les entendre est criante », dit Charles – à sortir de son rôle passif pour devenir lui aussi acteur. « Un véritable coup de gueule », selon Alexis Garcia, qui pose clairement la question : « Faudra-t-il un jour qu’une majorité de citoyens européens aient faim pour réinterroger notre modèle de société ? ». Avec, en creux, la question de la fin du pétrole et celle de savoir comment l’humanité fera pour se nourrir quand les aliments produits au Brésil ou en Argentine ne pourront plus traverser les mers par la voie des airs.

« Celui qui sait et ne fait rien est un criminel »
« Sommes-nous seulement armés pour cela ? lâche, la voix claire et le regard franc, Charles Culot. A près tout, nous ne sommes que des comédiens. » Après tout, nous ne sommes que des citoyens, aurait-on envie de lui répondre en écho. Pourtant, si un combat solitaire reste souvent un combat désespéré, une lutte à plusieurs devient une lutte solidaire. Et Dacian Ciolos, nommé le 27 novembre 2009 commissaire européen à l’Agriculture par José Manuel Barroso, de dire en public, à l’issu d’une représentation donnée à Bruxelles : « Il faut un rapport de force suffisant derrière moi pour que je puisse faire bouger les choses au sein du Parlement. »

Ingénieur agronome de formation, cet homme politique roumain laissera probablement sa place en octobre prochain mais a promis d’inviter, avant cette échéance, la compagnie Art & tça à venir jouer Nourrir l’humanité, c’est un métier devant tous les fonctionnaires de la Commission. Parce que « la méconnaissance du monde agricole et l’ignorance des problèmes auxquels doivent faire face les agriculteurs permettent leur disparition sans que nous nous en rendions compte », résume Charles Culot. « Du point de vue administratif, cela va être compliqué de venir jouer devant la Commission, sourit Alexis Garcia, mais on a bon espoir. De l’espoir et de la détermination. Car, comme disait Brecht : « Celui qui ne sait pas est un ignorant, mais celui qui sait et qui ne fait rien est un criminel. »

Spectacle programmé à la Maison des métallos dans le cadre de la Quinzaine belge !
Pour la tournée, voir le site de la compagnie Art & tça.
Autour du spectacle rencontre avec Sylvia Perez-Vitoria, économiste et sociologue, auteure de Les Paysans sont de retour. Lire et écouter notre 3mn avec elle.