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Au Gabon, une plantation géante d’hévéas dérange malgré les promesses d’emplois

29.05.15

Sur une piste rouge sillonnant la dense forêt équatoriale, apparaissent soudain d’imposants engins agricoles, des tracteurs et des camions transportant des centaines d’ouvriers. C’est la fin de la journée de travail sur la plantation d’hévéas de Batouri, dans le nord du Gabon. Hommes et machines regagnent la ville de Bitam et les villages avoisinants. La plantation doit, à terme, compter 28 000 hectares d’hévéas. Ce projet colossal dont le maître d’œuvre est le géant singapourien Olam génère la controverse : ses défenseurs y voient une promesse de diversification d’une économie de rente pétrolière à bout de souffle. Quand ses détracteurs critiquent, eux, son impact environnemental, social et culturel.

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Face à la promesse de 400 millions de dollars d’investissements, d’une usine de transformation du caoutchouc et de 5 000 emplois à terme, le pouvoir gabonais a ouvert ses portes à la presse. « Ce projet permet de développer le Gabon et son milieu rural », assure Gagan Gupta, le patron d’Olam Gabon, qui a aussi lancé des plantations de palmiers à huile dans le pays. « Ces sont 3 000 personnes qui travaillent sur site, 5 000 en comptant les emplois indirects, poursuit l’investisseur. Et elles ne travailleront pas pour les quatre à cinq prochaines années, mais pour au moins 45 à 50 années. C’est un projet de développement durable. »

Des retombées sociales et économiques surestimées
Une analyse que tout le monde ne partage pas au pays. « Allez voir en Malaisie, en Indonésie où le groupe a d’immenses plantations », s’insurge Franck Ndjimbi, auteur d’un rapport pour les ONG World rainforest movement et FERN. « Les retombées sociales et économiques sont surestimées, dit-il. C’est un projet qui a été mal pensé parce qu’il a été imposé ». Ce militant estime qu’avec ces plantations, les populations risquent d’être transformées en ouvriers agricoles. « Elles sont implantées dans une région où vivent des milliers de petits exploitants. »

Dans la forêt autour de la plantation de Batouri, les villageois cultivent effectivement du manioc, de la banane, des tubercules et du cacao tout en « saignant » d’innombrables hévéas sauvages. De petites coupelles sont ainsi attachées au bas des arbres, dont les écorces sont entaillées pour faire couler le latex. « La première plantation d’hévéas dans le secteur date de 1914-1918, explique Dieudonné Minlama, qui préside un collectif d’ONG de lutte contre la pauvreté. Quand le colonisateur français voulait du caoutchouc pour son effort de guerre ». Puis, « les plantations ont été abandonnées et l’hévéa s’est propagé dans la forêt ».

Ce collectif est favorable au projet Olam. Pour lui, ce dernier devrait créer des emplois, susciter le développement d’infrastructures autour de la plantation et globalement favoriser l’activité dans la région. Pour le moment, la plantation de Batouri compte 5 000 arbres qui seront à maturité dans huit ans. Mais, pour planter, Olam a dû déforester, faisant craindre une atteinte à la biodiversité. « Il va sans doute y avoir de l’épandage, l’utilisation d’engrais, des pesticides… Ca nous amène à nous interroger sur les impacts environnementaux. D’autant que les études ont été menées à la va-vite et leur validation ressemble plus à une formalité administrative qu’à un vrai outil de développement durable », dénonce de son côté Franck Ndjimbi, travaillant pour les ONG World rainforest movement et FERN.

« Olam a gaspillé la forêt »
Le patron d’Olam Gabon, Gagan Gupta, rétorque que son groupe respecte « les normes » et qu’il a signé des « contrats sociaux » avec les villages. Aussi, il achètera aux petits exploitants leur production, il a installé l’électricité et l’eau dans de nombreux villages et a rénové les pistes de cette zone enclavée. Dans les villages, certaines maisons en bois aux toits en tôle sont neuves. Les pompes à eau et panneaux solaires siglés Olam sont légion. Pourtant de nombreux habitants restent sceptiques.

Les problèmes ne manquent pas. « Ils ont construit des pompes mais avec l’afflux de population, il n’y a plus d’eau. On est obligé de creuser des puits », explique l’un d’eux sous couvert de l’anonymat. « Olam a gaspillé la forêt. Des bois sacrés, des totems… Je travaille à Olam mais c’était mieux avant », poursuit-il, en soulignant qu’il y a « beaucoup d’étrangers, Camerounais, Tchadiens, Nigérians, avec des problèmes de cohabitation ».

Mais, pour Gagan Gupta, les Gabonais bénéficient, au contraire, d’une priorité à l’embauche et composent 97% des effectifs d’Olam. Pourtant, des dizaines d’immigrés, venus jusque du Mali, travaillent aussi à Batouri. Si certains ouvriers se disent « heureux d’avoir du « taf » » dans un pays où le taux de chômage est supérieur à 20%, beaucoup se plaignent. « Travailler à Olam c’est dur. Je gagne 150 000 F CFA (230 euros) par mois. Six jours par semaine, nous commençons à 6h30 pour terminer à 14h30. Je pars de chez moi à 4h. La paie n’est pas bonne par rapport au travail », raconte un immigré malien.

Dieudonné Minlama estime, lui, qu’il faudra « encore du temps » pour que le projet Olam, que son collectif d’ONG de lutte contre la pauvreté soutient, soit accepté par les populations locales, et notamment pour que les activités génératrices de revenus pour les villages soient mises en œuvre. « A partir de là, conclut-il, tout ira mieux ».

Patrick Fort

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