Culture food

Lorie Bayen El Kaim, chroniqueuse d’un quotidien alimentaire en hôpital psychiatrique

09.02.23

« Faire-Goûter » est le récit poétique des multiples créations de Lorie Bayen El-Kaim à l’hôpital psychiatrique Vauclaire avec la cuisine et le jardin comme invitation à l’éveil des sens, au partage et à la rencontre !

Ça a commencé fort. Lorie tombe sur un appel à candidature pour une résidence. Un, ça tombe bien, elle a envie de bouger de la capitale, deux, la deuxième moitiée de la thématique proposée «Du jardin à la cuisine» est de celle qui lui remue le cerveau depuis quelques années. Moteur, action, elle postule. Lorie va vite, lit en diagonale les conditions du concours, est proclamée lauréate et se retrouve en plein hiver au milieu d’une forêt dans un hôpital psychiatrique. Elle n’avait retenu que « forêt » dans le texte.

Elle sait transmettre et retransmettre avec une esthétique joyeuse le goût et la gourmandise en quelques traits.

Nombre de ses confrères et consœurs découvrant tardivement qu’il faut toujours lire jusqu’au bout les règlements, auraient hésité sérieusement avant de lancer leur voiture sur l’autoroute A10, direction Hôpital de Vauclaire. Lorie fonce, même si elle pressent, comme lui soulignera bien plus tard un ancien infirmier, « qu’aucun des artistes qui sont passés à Vauclaire ne sont ressortis vraiment indemnes de leur séjour ».

Scène 2. Lorie est assise à sa table dans son appartement hospitalier en haut de la colline et s’interroge sur l’art et la manière. L’art, ce n’est pas très compliqué. Son portfolio est rempli de projets où son talent de penseuse graphique et design de l’alimentation n’est plus à démontrer. Elle sait transmettre et retransmettre avec une esthétique joyeuse le goût et la gourmandise en quelques traits. La manière, c’est une autre paire de crayons. En bas de sa nouvelle résidence, elle découvre arpentant de long en large cet immense domaine, des unités de soins avec des patients aux pathologies diverses ; certains sont enfermés dans des cellules avec du mobilier anti-suicide.

Plusieurs options s’offrent aux artistes confrontés à un réel jusque-là largement livresque et qui, raisonnablement, peut susciter angoisse et paralysie. Une option protectrice aurait été la posture de l’artiste démiurge arborant un T-shirt avec un grand « A », choix qui a le mérite de la simplicité en instaurant l’étanchéité entre les œuvres et leur sujet. Chacun reste dans son pré carré et la confrontation des travaux du résident avec son public est laissé aux bonnes œuvres des échanges socio-culturels et des médiateurs. Laurie ne possède pas ce genre de T-shirt et n’accepte les postures qu’au Yoga. Non, son choix à elle, c’est le discours de la méthode : une bonne dose de René Descartes dans un océan d’Antonin Artaud. 

Elle commence donc par le commencement pour qui s’intéresse à la restauration des corps : le café du matin, ou plutôt les deux cafés du matin que l’on peut boire successivement à deux endroits du site. Elle sait que dans un hôpital psychiatrique ou ailleurs, cette boisson rassembleuse favorise le commerce des langues. Elle y ajoute une série quotidienne de marches pour comprendre les couches géologiques de cet espace ancré dans la haute histoire depuis que des Chartreux décidèrent de s’y installer en 1315 avec force jardins, puits, arbres fruitiers, bassin pour les poissons et boulangerie, assurant leur autonomie. Lorie sort ses crayons et commence une large documentation colorée et joyeuse, elle ne broie jamais du noir. On trouve là, aussi bien une porte d’entrée qu’un arbre, un lampadaire, un château d’eau ou le clocher de la Chartreuse. Tous ces dessins assoient à l’hôpital sa réputation de chroniqueuse d’un quotidien redécouvert qui ne cherche pas le spectaculaire. Et cette méthodologie au cordeau permet alors une mise en commun de l’outil artistique. 

Après le café, Lorie passe au déjeuner, celui que l’on voit sur une vidéo de mise en barquettes d’aliments usinés au plus proche d’un consommateur modélisé et unique dont elle compose également la série en dessins au format normé. C’est sur ces bases de (re)connaissances partagées qu’elle parvient à remettre les individus au centre de leur repas en étant patiente avec les patients qui acceptent de dessiner avec elle leur plat préféré. Le résultat est à la hauteur de l’ambition humaine. On trouve là l’entrecôte très cuite de Nini, l’omelette verte de Sébastien et le gâteau d’anniversaire des 50 ans de Laurent, soudain devenus signifiants, voire appétissants.

Restait quand même le deuxième volet du diptyque imposé : le jardin. En choisissant de créer en volumes son « jardin du goûter » dans la cour d’une unité de soins abandonnée et en prenant comme medium une fontaine, du pain, de la confiture de fraise et des infusions d’herbes, elle porte ce signal fort que rien n’est abandonné pour toujours et que l’hôpital peut aussi être le lieu d’une hospitalité chaleureuse que l’art peut renouveler.

Diplômée de l’ESAD de Saint Étienne en 2018, la pratique de Lorie Bayen El Kaim vacille entre objets, espace et illustration, toujours dans un univers joyeux et coloré. Invitée par l’Agence culturelle départementale Dordogne-Périgord et l’association Zap’art, elle a mené à l’hôpital Vauclaire de Montpon-Ménestérol des expérimentations artistiques en lien avec la thématique « Du jardin à la cuisine ». En fin de résidence, elle a présenté « Faire-Goûter» : une série de dessins, des objets de table originaux et la réhabilitation à croquer d’un jardin et de sa fontaine.

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