Présidentielles 2017

Le programme agricole d’En Marche !

Emmanuel Macron : l’art de ménager la chèvre et le chou

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Il n’a pas été ministre de l’Économie pour rien. Aux différentes crises existantes, Emmanuel Macron répond par la création d’un Programme d’investissement d’avenir agricole de 5 milliards d’euros. Ce dernier repose sur la réduction des charges patronales, l’ouverture à un droit au chômage ou sur le versement annuel de 200 millions d’euros aux agriculteurs se lançant dans des projets environnementaux. Une « montée en gamme » qui évite soigneusement d’opposer modèles intensifs et circuits courts.

Cela n’aura sûrement pas échappé à son équipe de campagne. Alors qu’historiquement le monde agricole porte à droite, en cette présidentielle 2017, les intentions de vote sont toutes aussi incertaines que l’issue au soir du 7 mai prochain. Lancé en novembre 2015 par le Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipof), un large dispositif d’enquête sonde actuellement le comportement électoral de plus de 25 000 Français. Parmi les catégories sociales et professionnelles étudiées, on trouve 300 agriculteurs. « Cela, parce que nous avons identifié une évolution contrastée de leur vote depuis 2012 », détaille Martial Foucault. A l’initiative du colloque « L’agriculture dans la campagne… présidentielle 2017 » , ce chercheur en sciences politiques affirme que « jusqu’au début des années 2000, les agriculteurs faisaient partie de ceux qui votaient le plus. Dix-sept ans plus tard, 51% d’entre eux déclarent vouloir s’abstenir. »

Parmi ceux qui se disent encore prêts à glisser un bulletin dans l’urne, 35% feraient le choix de Marine Le Pen, contre 20% affichant une préférence pour François Fillon. A égalité parfaite – à l’heure où nous publions cet article – avec Emmanuel Macron. « Un vote, rebondit Martial Foucault, qui ne se fondera pas uniquement sur les enjeux agricoles, mais bien sur la question européenne (45%) ainsi que sur la fierté de l’agriculture française (55%) ». Une configuration, a priori taillée sur mesure pour la candidate du Front national, dont l’équipe d’En Marche ! a décidé de tirer profit, dans sa stratégie.

Le FN axe son programme agricole autour de la souveraineté alimentaire. Qu’à cela ne tienne. Emmanuel Macron déclare, le 16 janvier dernier à Quimper : « L’agriculture n’est pas un secteur comme les autres, elle est au cœur de la souveraineté alimentaire française et d’un projet économique, social et de civilisation qu’est la nôtre. » Et le postulant à l’Elysée d’en préciser les contours. « Ce que je veux, c’est renforcer le pouvoir de négociation des agriculteurs français dans le respect de la législation européenne pour qu’ils fassent le poids face aux industriels et aux distributeurs. »

Ménager l’agriculture intensive et la transformation environnementale

Selon le candidat d’En Marche !, cela devra notamment passer par la constitution d’organisations de producteurs aux pouvoirs renforcés. « Ces dernières pourront, par exemple, négocier des contrats-cadres sur les volumes et le prix du lait avec un véritable mandat provenant de leurs membres. » Un souhait de rééquilibrage du rapport de forces qui ne peut fonctionner sans une réelle refonte du droit européen de la concurrence. « C’est pourquoi il est urgent de renégocier ces règles pour que cette dernière ne soit plus faussée », a-t-il à nouveau martelé le 16 janvier dernier dans le Finistère. Épinglant, tout de go, la « mauvaise gestion de la sortie des quotas laitiers » comme « la volatilité des prix agricoles ». Contre cela, « nous devrons mettre en place un système de subventions garanties sur les prix ou le chiffre d’affaires ».

Une façon astucieuse de ménager « les standards déjà existants d’une agriculture intensive vouée à l’exportation » tout en encourageant « la transformation environnementale de notre modèle productif » par des exploitants dont un tiers, en 2015, n’arrivait pas à se dégager plus de 350 euros de salaire par mois. C’est ainsi que sur son Programme d’investissement d’avenir agricole (chiffré à 5 milliards d’euros sur l’ensemble du quinquennat, Ndlr), l’ancien locataire de Bercy prévoit le versement annuel de 200 millions d’euros « en récompense à ces agriculteurs qui se lanceront dans des projets environnementaux ». Une incitation et un soutien « aux démarches volontaires » permettant « de sortir d’une logique punitive tout en développant une contractualisation avec ceux d’entre eux qui feront évoluer leurs pratiques ».

Une promesse que les premiers concernés pourront juger sur pièce, alors même qu’à l’occasion d’une visite d’exploitation, à Châteaulin toujours le 16 janvier, le candidat Macron en était convaincu : « Les agriculteurs n’attendent pas encore des aides mais de pouvoir vivre dignement de leur travail. » Une volteface nuancée par François Patriat, le 23 février à Sciences-Po Paris. Invité à participer, en compagnie de cinq autres représentants des principaux candidats (FN, LR, PS, EE-LV et France insoumise), au colloque « L’agriculture dans la campagne… présidentielle 2017 », celui qui fut l’éphémère ministre de l’Agriculture de Lionel Jospin (du 25 février au 6 mai 2002, Ndlr) l’a dit et répété : « Aux crises qui se succèdent, se succèdent les mêmes méthodes. Il nous faut non-seulement rémunérer le travail des agriculteurs mais surtout les libérer des contraintes et de la dépendance aux aides publiques. »

Ouvrir un droit au chômage aux agriculteurs

Pour ce faire, celui qui a imaginé le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) voulu par François Hollande et appliqué par Manuel Valls, propose tout bonnement de le transformer en un allègement pérenne de cotisation. Et cela, dès 2018. « Cette transformation du CICE représentera 6 points de charges en moins au niveau du Smic et jusqu’à 2,5 Smic », a dévoilé le candidat d’En Marche ! au journal Les Echos, le 24 février dernier.

Nouveauté, cet allégement de charges pourrait directement profiter aux exploitations agricoles. Allégement auquel « il faudra ajouter la révision de toutes les normes inutiles (en résumé, supprimer tout ce qui a été surtransposé du fait des textes européens et simplifier le reste, Ndlr) ». Sans oublier cette proposition d’Emmanuel Macron qui, pour le coup, détonne avec celles de ses concurrents. « Dans ce contexte de crise, où pour 100 départs à la retraite, on compte seulement 69 installations, parmi lesquelles certaines se terminent par une cessation d’activité, nous proposons également d’ouvrir un droit au chômage à ceux d’entre ces agriculteurs qui se verraient dans l’obligation d’arrêter », précise François Patriat.

Un Grenelle de l’alimentation

Tenter de répondre à la crise agricole n’exclut pas de se positionner sur ces autres modèles que sont le bio, l’agriculture de proximité et les circuits courts. Bien au contraire. Et dans un contexte de forte demande d’une sécurité alimentaire davantage contrôlée, Emmanuel Macron ne peut faire les frais d’évoquer ces enjeux. Or, si le candidat d’En Marche ! juge « inévitable » le passage au bio, aujourd’hui, il le cantonne à la seule restauration collective, publique et privée. Comme beaucoup d’autres candidats, d’ailleurs, à hauteur de 50% des produits proposés et ce, d’ici à 2022. Avec, en parallèle, cette autre promesse d’organiser « un Grenelle de l’alimentation afin de réunir et de mobiliser l’ensemble des acteurs de la filière autour de cet enjeu central du quotidien ».

Des visées, en revanche, bien moins claires sur la question des pesticides. Dans l’objectif 2 de son volet environnement, Emmanuel Macron déclare vouloir fixer « une sortie progressive des pesticides lorsque des alternatives existent. » Mais, quatre pages plus loin, dans l’objectif 4, à la mention « accompagner les agriculteurs », on peut lire : « Nous nous fixons pour objectif un découplage entre production agricole et consommation de pesticides […] Dès le début du quinquennat, nous séparerons les activités de conseil aux agriculteurs et de vente des pesticides qui peuvent susciter des conflits d’intérêt. » Cocasse quand on sait que la toute nouvelle responsable du volet agricole d’Emmanuel Macron n’est autre qu’Audrey Bourolleau. Ancienne directrice du service marketing des propriétés Baron Philippe-de-Rotschild, cette dernière est aujourd’hui déléguée générale de l’association Vin et Société. Un secteur réputé très gourmand en pesticides.

Audrey Bourolleau l’a redit, le samedi 25 février, au Salon international de l’agriculture de Paris : « Notre ligne directrice se résume en un projet de coexistence des modèles. Il y a besoin d’une agriculture forte et compétitive à l’exportation et d’une production bio et locale pour la consommation des Français. » Ou comment vouloir à la fois rassurer le marché tout en répondant aux besoins des consommateurs…