À lire (ou pas)

Un livre de chevet pour le Salon de l’agriculture

Par -


Voilà donc une chronique de livre un peu paradoxale. « Les agriculteurs à la reconquête du monde » est particulièrement mal foutu, ça part dans tous les sens et l’on cherche jusqu’à la dernière page un plan qui permettrait d’atteindre l’objectif ambitieux affiché dans le titre en construisant une démonstration autrement que par empilement d’idées. Et pourtant, c’est un ouvrage à mettre entre toutes les mains en cette veille de Salon de l’agriculture.

IMG

Côté forme, le livre de Maximilien Rouer et d’Hubert Garraud est pour le moins chaotique. On passe brusquement d’une idée à une autre, d’une série de « constats » numérotés à des « solutions consommateurs » en passant par des « solutions agricoles », le tout avec quelques chiffres et tableaux, sans que le ciment ne prenne vraiment. Une sorte de livre Power Point où le conférencier aurait oublié au fil des slides qu’il doit convaincre et que son lecteur, futur militant de sa cause, doit être à même de relayer son argumentaire autrement que par une méthode empirique.

 

Et pour en ajouter un peu sur les critiques, le fond pèche parfois par certains raccourcis politiques et économiques. Ainsi, affirmer que « Les politiques sont prompts à promouvoir partout l’aéronautique nationale ou le secteur automobile, mais jamais notre agriculture. » et que « le fossé se creuse entre une majorité des Français, biberonnés aux 35 heures et aux RTT ou portés par les aides sociales de type RSA, et les agriculteurs. » est pour le moins paradoxal à un moment précis de l’actualité où le politique est tous les jours sur le front de la politique agricole. Quant à l’économie des exploitations agricoles, nulle part un mot sur la PAC, nulle part un tableau sur la part de financement public de l’agriculture pour lequel chaque contribuable contribue, au même titre que ces affreux profiteurs de RSA. Chacun sait que nombre d’exploitations auraient mis la clef sous la porte sans aides publiques. Même approximation pour la part du budget consacré à l’alimentation. Où les auteurs ont-ils vu que « …depuis trois décennies la part des transports et du logement n’a pas bougé. » ?

Enfin, côté social, là aussi, les solutions avancées ne s’attardent que bien peu sur les chiffres les plus difficiles à traiter et notamment le taux de pauvreté en augmentation constante qui laissait en 2014 14,2% des ménages français avec des ressources ne dépassant pas 1 002 euros (60 % du revenu médian) par mois et par unité de consommation (1 UC pour le premier adulte du ménage ; 0,5 UC pour les autres personnes de 14 ans ou plus ; 0,3 UC pour les enfants de moins de 14 ans). Ainsi, parmi les solutions relatives aux changements à mettre en œuvre en termes d’offre et de demande, elles laissent volontairement de côté les pauvres, qui devraient continuer à manger ce qu’ils peuvent et non pas ce qu’ils veulent.

Alors, pourquoi, malgré tout ça, ce livre est important ? Permettons-nous d’abord d’en refaire l’introduction en basculant de la page 166 à la première page la phrase clef suivante :

« En 2016, la réponse politique à l’équation économique d’une exploitation, prônant une réduction des charges ou la liberté de s’agrandir, n’est que tactique. C’est une réponse à court terme. Elle peut être aujourd’hui acceptable mais doit être limitée dans le temps. Elle ne tient  pas lieu de stratégie. Il y a et il y aura toujours un pays vendant moins cher, entrer dans ce jeu ne fera gagner personne, ni les producteurs, ni le pays entier. »

Ainsi, « Les agriculteurs à la reconquête du monde » ne se contente pas d’énumérer les sparadraps habituels et ne tente pas non plus d’innover en matière de sparadraps. Le credo de Maximilien Rouer et d’Hubert Garaud, c’est l’agriculture écologiquement intensive laquelle « suggère à la jeunesse de l’Être plutôt que de L’Avoir. Un sens à la vie plutôt qu’une consommation aveugle de celle-ci. » Même décousues, nombre de propositions méritent grande attention, d’autant que Hubert Garaud, en tant que Président de la coopérative Terrena, a l’avantage de pouvoir se prévaloir de nombreux changements déjà à l’épreuve.

Et enfin, ce livre sent l’enthousiasme, la volonté de ré-enchanter l’agriculture et de remettre au centre les hommes et les femmes dont c’est la vie quotidienne. Ce livre ne clive pas et n’oppose pas les acteurs mais tente de tous les mettre au travail pour une nouveau paradigme, bref, il participe à une nécessaire dépéricolégassisation du débat. Alors, en cette veille de Salon de l’agriculture qui promet de faire la tête, prenez le comme viatique.

onmLes agriculteurs à la reconquête du monde
Pourquoi les monde agricole va survivre et même nous sauver
Maximilien Rouer – Hubert Garaud
Edition JCLattès
Février 2016
20€