Analyse Société

Jeunes filles d’origine ouest-africaine : quelle transmission culinaire?

Ces dix dernières années marquent une série de transformations dans le domaine de la transmission et de l’apprentissage du savoir-faire culinaire africain, chez les jeunes filles d’origine ouest-africaine vivant en France. L’obligation et les pratiques collectives d’autrefois font place aujourd’hui à un choix et à des comportements plus individualisés.

Leurs mères, comme leurs grand-mères, ont commencé à apprendre à cuisiner dès l’âge de 10-11 ans. A 14-15 ans, une jeune fille savait et devait savoir faire à manger pour elle et les siens, question de norme sociale. C’est encore le cas pour la plupart des jeunes filles qui vivent en Afrique. En revanche, pour celles qui ont grandi en France, le contexte a entraîné un véritable décalage. La scolarité, une sociabilité élargie, les activités extra-familiales, la disponibilité des filles et celle des mères, une éducation assouplie ne permettent plus cet apprentissage aussi précoce et complet. Les représentations autour de cette norme ont également changé. Il y a une dizaine d’années, les filles pouvaient se sentir complexées par ce « retard » par rapport à leurs aînées ou leurs cousines en Afrique. «Je saurais déjà faire la cuisine et tout, je serais un peu plus avancée au Sénégal […], moi je sais faire un peu, mais eux, ils savent tout faire », racontait ainsi  G. (13 ans), en 1999 (citations extraites de la thèse sur Les enfants et les adolescents d’origine ouest-africaine à Marseille).

En revanche, aujourd’hui, la plupart des filles assument davantage d’apprendre plus tard, voire de ne pas encore savoir cuisiner «correctement» passé 15 ans, notamment les plats relevant du registre culinaire africain. La plupart des adolescentes savent néanmoins préparer des plats « simples et vite faits » (steak-frites, pâtes, gratins, pâtisserie…) et si l’âge d’apprendre a reculé, cet apprentissage demeure indispensable au regard de tous : les mères, les filles, les membres de la famille comme de la société de référence.

Devoir de filles, devoir de mères
En Afrique subsaharienne et encore aujourd’hui en situation de migration, savoir cuisiner est une question d’accomplissement, de passage d’un groupe d’âge à un autre, autrement dit, de place dans la société. Une jeune fille sachant cuisiner, est prête à devenir une épouse et une mère. Pour elle-même comme pour la famille dont elle fait partie et  qu’elle va fonder, pour des raisons culturelles comme pratiques, une fille doit savoir au moins se débrouiller. Ne rien savoir préparer au moment du repas serait déshonorant, ainsi qu’un manquement, tant de sa part que de celle de sa mère, qui aurait failli dans son rôle de mère. Mais si les cadettes considèrent autant que leurs aînées l’importance de cet apprentissage – davantage dans leurs représentations que dans les pratiques réelles – elles le projettent dans le futur plus qu’elles ne l’envisagent à court ou moyen terme.

Pas toujours motivées
L’obligation collective a fait place à un choix individuel. Une décision quelquefois liée à une situation nouvelle, notamment conjugale, une fois mariées. Toutes les filles de plus de 15 ans savent préparer un repas simple, autrement dit « français ». En revanche, rares sont celles qui savent cuisiner les « sauces » qui accompagnent le riz : un mafé (pâte d’arachide) ou un yassa (poulet, oignons en grande quantité et citron), et aucune le tieboudien (poisson farci, carottes, chou, igname, djaratou). Certaines adolescentes disent vouloir apprendre, souvent suivi d’un « mais… », se justifiant par un manque de temps, de disponibilité, ou encore de motivation. «Le tieb’, non, je sais pas le faire, il est compliqué, ça prend du temps. Ma mère, elle nous dit à chaque fois, « venez regarder comme je fais ! », mais en fait, on n’a pas la patience, c’est trop long. […] Faut attendre longtemps, que ça mijote et tout ça, alors que les repas français, c’est plus vite fait» explique F. (18 ans). D’autres assument leur désintérêt pour la cuisine
« africaine ». Qu’elles n’aiment, ou pas, manger les plats « des mères », les filles ne sont souvent plus très motivées pour apprendre à les réaliser malgré l’insistance – souvent vaine – des mères. Leurs arguments sont, en général, le manque de patience, d’intérêt ou de temps, et surtout le choix de faire autre chose.

Le plus souvent,  par manque de temps durant la semaine, les mères préparent « le riz » le week-end. Or, le samedi matin, les adolescentes sont en classe, ou « elles se lèvent tard, avant que j’ai fini le manger », déplore une mère. Quant au samedi après-midi, elles préfèrent sortir avec leurs cousines ou leurs amies. La plupart des mères déplorent cette rupture annoncée. L’une d’elle ironise à propos de sa fille aujourd’hui âgée de 21 ans : «comment tu vas faire pour manger ? Tu vas aller au restaurant ?»

Jusque-là verticale, par la mère, les aînées ou les femmes en général, la transmission est aujourd’hui de plus en plus horizontale, par les sœurs, les cousines ou les amies et, en filigrane, à travers l’influence de la publicité, de la restauration scolaire ou par le biais d’une kyrielle de moyens d’apprentissage culinaire, devenus impersonnels et informels : sites Internet de recettes en ligne de plus en plus nombreux et visités, livres de recettes fournis avec l’achat d’un appareil ménager, chaînes de télévision câblées spécialisées dans la gastronomie, émissions télévisées qui déclinent jeux et expériences culinaires en tous genres, etc. Quant à l’apprentissage, il ne porte plus sur un registre culinaire spécifique – qui n’exclut pas les transformations des plats « traditionnels » – mais il s’élargit à bien d’autres registres, et notamment la cuisine dite « française », perçue comme telle, restreinte aux plats « simples » : pâtes, steak haché, gratins, etc. L’autoformation des filles tend à s’émanciper de l’héritage culinaire des mères. «Des fois j’imagine des choses, la dernière fois, j’ai pris des pâtes, j’ai mis du poivron, un peu de tout ce que j’ai trouvé», dit F. (13 ans). En pleine période d’expérimentation, les filles n’hésitent pas à innover, tandis que leurs mères, pour la plupart, perpétuent avant tout leur propre répertoire culinaire, ce qui n’exclue pas d’y intégrer des recettes dites « françaises », souvent basiques. Pour la nouvelle génération, l’histoire personnelle, les choix et les ressentis font désormais la différence.

Lire aussi : Alimentations Adolescentes en France, Les Cahiers de l’Ocha n°14.

Article écrit par Julie Lioré (Knowfood).

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