Politique

Plan Ecophyto

Valse hésitation sur les pesticides

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Feldspritze nah

Les objectifs, ambitieux, de réduire de moitié la consommation de produits phytosanitaires dans quatre ans en France ne sont clairement pas réalisables. La faute à un système nourri depuis plus de 30 ans par les intrants, mais aussi à un manque de volonté politique claire sur la question, que ce soit en France ou en Europe.

En avril, après un procès très médiatisé, le tribunal correctionnel de Dijon condamnait Emmanuel Giboulot à 1000 euros d’amendes, dont 500 avec sursis. Ce viticulteur bio, installé en Côtes-d’Or, refuse depuis juin 2013 de traiter ses vignes contre le risque de flavescence dorée, s’opposant ainsi à l’administration locale, qui craint le développement de cette maladie ravageuse de ceps. Le principe de culture en biodynamie, dont Emmanuel Giboulot se réclame, interdit lui l’usage de pesticides à titre préventif. Pourtant, quelques semaines seulement après le jugement, la préfecture de Côtes-d’Or a bien réduit le périmètre des vignes à traiter, excluant de facto les terrains de Giboulot… Un pas en avant, un pas en arrière, une danse de saint Guy qui illustre bien l’ambivalence du monde politique et agricole français sur l’usage des pesticides.

Timides avancées
En 2008, à l’issue du Grenelle de l’environnement, la France s’était engagée à réduire si possible de moitié sa consommation de produits phytosanitaires d’ici 2018. Mais les résultats sont loin d’être au rendez-vous. Après une hausse de 2,5 % en 2011, la courbe s’est seulement infléchie en 2012, année marquée par une baisse de 5,7 % d’utilisation des phytosanitaires (jusqu’à moins 11% pour les insecticides et herbicides). « On a lancé des chiffres qu’on ne pouvait pas atteindre ! Un système qui a mis plus de 25 ans à se construire ne se change pas en un claquement de doigts, affirme Christian Huygues, directeur scientifique adjoint de l’Inra. Mais une chose est sûre : les agriculteurs ne traitent pas pour le plaisir, d’abord parce que les premières victime de ces traitements, ce sont eux ! Donc il y a une volonté de changement, mais ça prendra des années. » Les ONG de défense de l’environnement, inquiètes des risques environnementaux et sanitaires, commencent, elles, à trouver le temps sacrément long. L’une d’entre-elles, Générations futures, rappelle ainsi que la France est toujours le troisième plus gros consommateur au monde de pesticides. Si notre pays est particulièrement dépendant, c’est d’abord du fait de nos conditions climatiques, parmi les plus favorables sur la planète, et qui ont toujours incité les agriculteurs à maximiser leur rendement . Mais aussi parce que le « conseil agricole » est largement dominé par les entreprises vendant elles-même les phytosanitaires… Une confusion des genres qui rend difficile la modération. La FNSEA, premier syndicat agricole en France, souffle elle aussi le chaud et le froid : très critique sur les réglementations environnementales en mars dernier -Xavier Belin son président fustigeant les « semeurs de peurs »-, le syndicat veut désormais semble vouloir avancer sur la question de la biodiversité. Il plaide notamment pour des incitations financières au changement. Cela pourrait passer par des primes ou des crédits d’impôts pour ceux qui font un usage particulièrement raisonné de la chimie, ou renouvellent leur matériel, des propositions inscrites à la genèse du plan en 2008.

Ne pas casser les marchés
Le problème réside aussi dans l’hétérogénéité des pratiques. Car il y a en la matière des domaines bien plus gourmands que d’autres. Ainsi l’arboriculture et les vignobles, qui représentent 6 % de la surface cultivée, mais 20 % de la consommation de produits phytosanitaires. « Nous avons formaté nos modes d’alimentation dans un système qui tient parce qu’il intègre une forte composante phytosanitaire, poursuit Christian Huygue. Par exemple, chez nous et à la différence de l’Angleterre, les pommes doivent être être de gros calibres, belles d’aspect et très sucrées. Si vous n’avez pas ces caractéristiques, vous perdez le marché… Donc pour aller au bout de la logique, il faudrait aussi revoir la mentalité des consommateurs. »

Pour déverrouiller le système, le gouvernement actuel veut miser sur son éducation mais aussi sur la formation des agriculteurs au sein des lycées agricoles et autres formations professionnelles. Les principes de l’agroécologie, marotte de Stéphane Le Foll (il veut faire de la France le leader mondial dans le domaine), sont de plus en plus enseignés dans les écoles. Un réseau d’une centaine de fermes pilotes a également été créé, partout en France, sur ce même principe: les pratiques se transforment plus facilement quand on change collectivement. Pour le reste, les recettes sont connues : favoriser l’utilisation de bio-contrôles (mécanismes naturels de protection des végétaux), substituer certaines plantes à d’autres, travailler les variétés, développer les outils d’aides à la décision qui permettent de traiter mieux et moins longtemps etc… Les instruments sont donc prêts, restent à les diffuser massivement. « Mon reproche sur ce plan c’est qu’il ne présente la lutte contre les phytosanitaires que sous l’angle environnemental, conclue Christian Huygue. Or on pourrait aussi parler de l’impact social, en termes de main d’œuvre, ou d’économie d’énergie. Il faut penser toutes ces thématiques de front pour qu’il soit mieux accepté. »

Pressions en Europe
Les ambitions françaises sur la réduction des pesticides s’entendent également dans le cadre européen, qui a mis en place en 2009 un règlement sur l’usage des pesticides dans l’Union. Là encore, la feuille de route est  plutôt ambitieuse, mais les pressions sont fortes pour son détricotage, s’alarme Générations Futures. Le texte prévoit en effet de ne pas approuver la mise sur le marché de pesticides « ayant à priori des effets perturbateurs endocriniens pouvant être néfastes pour l’homme ». C’est en effet l’une des craintes sanitaires qui pèsent sur certains produits phytosanitaires. Mais la Commission refuse pour le moment de mettre ce texte en application, prétextant attendre une analyse économique de l’impact d’une telle mesure. Par ailleurs, l’Autorité européenne de sécurité des aliments et la Direction générale de la santé et des consommateurs auraient récemment émis des avis pour finalement autoriser ces substances, et les retirer seulement après évaluation de leurs risques. De quoi craindre l’arrêt de mort de cette réglementation plutôt volontariste.