entretien Sortons l'agriculture du Salon

Quand le New-York Times découvre les secrets de la PAC : où vont les subventions européennes

10.03.20


Journaliste d’investigation au New York Times depuis dix ans, Matt Apuzzo est muté en 2018 à Bruxelles. Le budget de l’Union Européenne attire tout de suite son attention. 40 % des fonds  vont aux agriculteurs par le biais de la PAC, alors que “l’agriculture ne représente pas cette proportion ni en terme d’économie ni en terme de main d’œuvre”, s’étonne-t-il. Il y a donc matière à creuser. Un an plus tard, il découvre des schémas de corruption et les effets néfastes sur l’environnement produits par le système d’attribution des subventions. Lors de  la conférence Sortons l’agriculture du Salon organisée par Alimentation Générale le 22 février dernier, Matt Apuzzo est revenu sur les conclusions de l’investigation et sur le mur de résistance auquel s’est heurtée l’enquête.

AG : votre dernière enquête était consacrée à l’administration Trump et à ses liens avec la Russie, pourquoi vous êtes-vous tourné vers la PAC?

Je ne connaissais rien sur la PAC et je ne suis ni activiste ni même journaliste spécialisé en agriculture ou écologie. Mais le fonctionnement de ce système me paraissait curieux, les sommes conséquentes (près de 60 milliard d’euros), et il me semblait important d’en comprendre son fonctionnement.

L’enquête a duré presque un an, plusieurs collègues travaillaient avec moi dans 13 ou 14 pays. Le New York Times est un journal américain mais l’Europe et les enquêtes concernant la réalité européenne sont parmi nos priorités croissantes.

Les subventions européennes sont calculées en fonction de la surface des terres. Je voulais surtout comprendre comment sont structurées ces dépenses.  Chaque pays fournit beaucoup de données sur la PAC, et si vous regardez ces informations, vous remarquez qui reçoit le plus d’argent. Pourtant, même si l’argent est attribué à des exploitations spécifiques, le pays ne vous dira pas qui précisément a reçu ces sommes.

L’UE possède une base de ces données que ses structures utilisent pour leurs besoins. On s’est battu pour l’avoir, mais n’avons pas pu en obtenir l’accès. Le dernier argument de refus était que cette base est trop compliquée pour produire ses données publiquement, et qu’elle est juste utile pour l’audit interne. Alors on s’est dit que si l’UE ne pouvait pas montrer cette base, c’était déjà suffisamment intéressant pour les Européens.

Nous avons rencontré de la résistance tout au long de nos investigations. Par exemple, une surprise nous attendait quand nous sommes allés en Italie pour rencontrer les ingénieurs agronomes travaillant pour la recherche européenne. Deux fonctionnaires du département agricole ont assisté à notre discussion par vidéo conférence. Lors de mes investigations, j’ai déjà côtoyé les représentants de la CIA et du FBI,  je suis assez habitué à ce genre de “babysitting”, mais je ne m’attendais pas à l’avoir dans ce contexte.

Votre enquête a donné naissance à trois longs articles documentés et un papier supplémentaire sur justement les circonstances de l’investigation. Les conclusions sont très complexes, à la mesure de la PAC elle-même. Mais si on vous demande qu’est-ce qui est le plus concluant, que répondez-vous?

Les subventions agricoles qui ont contribué à former la base de l’Union européenne et à nourrir sa population, soutiennent aujourd’hui une sorte de féodalisme moderne dans lequel les petits agriculteurs sont redevables à des barons fonciers politiquement connectés.

Le montant des subventions dépend de la surface des terres possédées ce qui permet notamment aux dirigeants des pays de l’est de l’Europe, de l’ancien bloc soviétique, de tirer le meilleur de ce système.

Sous le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, les terres des anciennes exploitations publiques soviétiques  ont été vendues aux enchères de façon pas très transparentes et sont finalement  allées à ses alliés politiques et à des membres de leurs familles. C’est eux donc qui reçoivent les subventions européennes. En Tchéquie également des entreprises écrans  formées par le Premier ministre et agriculteur milliardaire Andrej Babis, ont collecté, ne serait-ce que l’année dernière, au moins 40 million d’euros de subventions.

L’Académie des sciences bulgare a constaté que 75 % du principal type de subventions agricoles européennes dans le pays se retrouvait entre les mains d’une centaine d’entités. La liste d’exemples est longue.

Finalement,  80 % de l’argent européen va aux 20 % des bénéficiaires les plus importants. Et certains de ceux qui sont au sommet, ont utilisé cet argent pour amasser du pouvoir politique. En même temps, l’Union européenne interfère rarement avec les affaires nationales, faisant confiance aux dirigeants élus.

En Hongrie, nous avons pu aller dans la ville d’origine de Viktor Orban et établir le chemin de l’argent vers ses alliés politiques, oligarques puissants. Les petits agriculteurs sont inféodés à ces propriétaires. Ceux qui osent critiquer ce système de patronage nous racontaient qu’ils se sont vus refuser des subventions ou ont fait face à des audits surprises et à des inspections environnementales inhabituelles, une sorte de campagne d’intimidation sophistiquée. C’est une nouvelle forme du pouvoir féodal.

Certains de ces oligarques qui cumulent les subventions européennes avec les pouvoirs politiques,  financent la propagande qui livre à la vindicte populaire l’UE et particulièrement les migrants. M. Orban déploie notamment un discours selon lequel Bruxelles veut retirer l’aide agricole et l’utiliser pour attirer des migrants, et que lui seul peut l’arrêter. Dans une certaine mesure les subventions agricoles européennes financent les forces politiques qui combattent l’UE.

Dans une certaine mesure les subventions agricoles européennes financent les forces politiques qui combattent l’UE.

Le dernier budget de la PAC avait été voté pour l’exercice 2014-2020, il arrive à la fin et des voix montent réclamant une UE plus verte. A quel point les subventions agricoles correspondent à cette nécessité ?

Au printemps 2017, un groupe de travail qui réunissait les spécialistes de l’environnement, des universitaires et des représentants  de l’Union européenne a organisé une conférence sur les pratiques agricoles vertes. La carte présentée  juxtaposait  la pollution aux nitrates dans le nord de l’Italie, dans la vallée de Pô, aux subventions de l’Union européenne versées aux agriculteurs de la région. Le chevauchement était indéniable et invitait à une question fondamentale : l’Union européenne finance-t-elle les problèmes environnementaux qu’elle tente de résoudre?

Nous n’avons pas pu obtenir l’accès à cette carte. Mais nous en avons constitué une autre, à partir des données publiques. Elle confirme : les zones les plus subventionnées étaient les plus polluées.

L’Italie n’est pas le seul pays où l’on remarque ce phénomène. Nous avons cartographié toutes les exploitations subventionnées de bétail en Pologne et tous les cours d’eau pollués. Nous avons établi comment ces eaux s’écoulent de ces fermes vers la mer Baltique  créant la pollution des algues vertes.  Ces algues en décomposition dégagent du sulfure d’hydrogène, un gaz toxique qui peut tuer en quelques secondes. Le même problème touche les plages du nord-ouest de la France.

Le système de distribution des dépenses fait qu’il est plus intéressant pour les propriétaires d’avoir des grosses exploitations. Ces fermes immenses représentent dans la plupart des cas l’agriculture intensive. Un autre indicateur de la santé environnementale est la perdrix grise qui prouve le danger environnemental au Pays-Bas lié notamment à l’agrandissement des exploitations. Cet oiseau est une espèce indicatrice, son existence est le signe d’un équilibre sain entre l’humain et la nature. Une baisse de 10 à 20 % de sa population est déjà considéré comme alarmante, tandis qu’en moins de trois décennies la population de la perdrix aux Pays-Bas a chuté de plus de 90%. La Grande-Bretagne a connu des déclins similaires. La perdrix grise se niche dans de hautes haies. Mais depuis des années, les agriculteurs ont défriché le maximum de terres pour bénéficier de plus de subventions. Les haies, les fleurs et les hautes herbes sont remplacées par des cultures. L’utilisation intensive d’engrais et de pesticides a aggravé la situation, les perdrix n’ont plus ni nourriture ni de place pour se nicher.

Parlons de la France. Dans quelles régions avez-vous travaillé et quelles sont vos conclusions?

On est allé en Bretagne et dans plusieurs villes en Eure-et-Loire. Comme j’ai déjà dit, le plus gros problème de la Bretagne est celui des algues vertes. Pendant longtemps la région ne voulait pas le reconnaître. Le fumier du bétail est répandu sur le blé et les champs de maïs qui existent presque uniquement pour nourrir les animaux. Ces nitrates servent de nourriture aux algues vertes: les fermes contaminent la mer contribuant à la prolifération d’algues. Pour l’instant, les autorités bretonnes expédient des rétrocaveuses pour transporter les algues avant qu’elles ne pourrissent et ne deviennent toxiques. Et lorsque le problème devient écrasant, comme ce fut le cas lors de l’été particulièrement difficile de cette année, les autorités clôturent les plages et affichent des panneaux d’avertissement.

Des années de procédures juridiques et de pressions politiques ont contraint les législateurs et les leaders de l’industrie à reconnaître le lien entre les nitrates et les algues vertes. Des lois plus strictes sur les nitrates ont forcé des changements dans la pratique d’utilisation des engrais. Mais les niveaux de pollution restent élevés.

En Eure et Loire qui est une très jolie région, nous avons parlé avec le maire d’une petite ville tellement polluée au nitrates que l’intercommunalité a interdit toute nouvelle construction.  Le maire qui est lui-même agriculteur nous a dit qu’il ne voit pas de problème et a suggéré que  l’intercommunalité essaie juste de vendre à sa ville un nouveau système de traitement des eaux. Pour lui, l’eau n’avait pas de goût particulier, lui-même l’avait toujours bu pendant son enfance tout en se portant bien. Et il a même lu des études disant que les nitrates peuvent être  bon pour la santé !

Dans une autre ville, les enfants d’une école élémentaire construite juste en face d’une exploitation, ont commencé un jour à avoir des réactions allergiques. Les pouvoirs locaux se sont rapprochées des responsables sanitaires de la région, il semblait assez évident que les allergies étaient liées aux produits phyto dans les champs. La réponse était que c’était probablement un insecte toxique ou encore des produits d’entretien utilisés à l’école qui étaient en cause. A ma connaissance, aucune enquête n’a été menée. Il paraît seulement qu’en accord avec l’exploitant les produits n’étaient plus diffusés aux abords de l’école. Et le maire a refusé de nous parler.

Pensez-vous qu’il y a un moyen efficace de corriger les dérèglements qui sont liés aux subventions agricoles de l’UE? Par exemple, renforcer le contrôle des dépenses?

Comme disent les informaticiens, “it’s not a bug, it’s a feature”. Ce n’est pas un défaut mais une propriété du logiciel. Le fait que l’argent va aux grands propriétaires, c’est le cœur même du fonctionnement du système lié à son but productiviste. Il faut dire que le système a accompli d’une manière extraordinairement efficace les fins pour lesquels il a été conçu après la guerre: nourrir les populations.

Si on veut avoir la production continue et stable, on va subventionner ceux qui sont susceptible de produire plus de nourriture. La question est, est-ce-que la PAC veut rester un système productiviste tout en étant le système d’aide au petits exploitants, et comment ce modèle se conjugue avec la transition vers une Europe plus verte.

L’argent européen est administré par les gouvernements nationaux. Et il est logique qu’il existe une résistance de la part des gouvernements nationaux face à  l’effort de Bruxelles de réguler l’argent distribué. A l’époque de l’euroscepticisme et de nationalisme Bruxelles ne veut surtout pas paraître comme une instance qui s’immisce dans les affaires internes des pays. C’est pourquoi le projet de la nouvelle PAC  qui est discuté actuellement va probablement donner encore plus de liberté aux gouvernements nationaux sur la façon d’allouer l’argent.

Après publication sur les pages de New York Times, avez-vous eu des réponses de la part des instances européennes, nationales ou locales?

La réaction européenne a été : “on fait notre possible”. Il y a eu également la position – “ce n’est pas le moment d’en parler à cause de l’euroscepticisme” et de nombreuses réactions de la part de la gauche politique et des mouvements verts. Mais les articles ont aussi attiré l’attention de la droite, comme UKIP qui s’empare du sujet pour dire que le système européen ne se soucie pas des petits fermiers et que l’argent va vers les politiciens corrompus et les grands propriétaires. Ce n’est donc pas le problème qui départage la gauche et la droite, c’est plutôt le clivage entre les partisans et les contestataires de l’action européenne. Mon rôle de journaliste américain n’est pas de dire aux Européens s’il faut plus d’Europe ou moins d’Europe, mais de fournir de la matière à réflexion.

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