entretien Jean Jouzel, climatologue et glaciologue

Jean Jouzel : "Le monde agricole doit intégrer le réchauffement climatique à son développement"

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En matière d’agriculture et d’alimentation, la FAO n’a pas encore atteint la crédibilité du Giec sur le climat.

Jean Jouzel

Il collectionne les médailles et les prix scientifiques comme d’autres le Ballon d’or. A cette différence que Jean Jouzel ne s’en vante pas. Pour le co-lauréat du Prix Nobel de la paix 2007, également récompensé par le Prix Vetlesen pour ses travaux sur le climat, l’urgence est à la constitution de relais entre initiatives territoriales et pouvoirs gouvernementaux. Avec, en chef d’orchestre, une FAO davantage percutante.

Alimentation Générale – On connaît vos travaux en sein du Groupement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). On sait moins que vous êtes également titulaire de l’Académie d’agriculture de France…

Jean Jouzel – Ce n’est officiel que depuis le 6 décembre 2017. A mon entrée, j’y ai intégré la section en sciences sociales qui travaille notamment sur les questions de propriétés agricoles. Un enjeu majeur quand on sait qu’avec le réchauffement climatique, l’équilibre des principales régions productrices du monde va être totalement remis en question. Une redistribution des cartes qui pourrait paraître anodine, dit comme cela, mais qui va avoir de réels impacts sur l’autosuffisance et la souveraineté alimentaire des populations.

Pour le mesurer à sa juste valeur, il suffit de s’intéresser à la production du blé. Depuis quinze ans, ses rendements mondiaux stagnent. Surtout, aujourd’hui, les pays qui en sont les principaux producteurs voient cette culture leur échapper. Dans les anciens territoires soviétiques, par exemple, la Sibérie pourrait rapidement supplanter l’Ukraine. Avec tout ce que cela pourrait impliquer en termes géopolitiques.

Actuellement, si le ratio, entre les régions qui profitent du réchauffement climatique et celles qui sont victimes de ces hausses de températures, reste à l’équilibre, dans quelques années, les régions perdantes deviendront majoritaires. Cela ne concernera pas uniquement le blé mais également le maïs, le soja ainsi que les ressources halieutiques ou encore les professions viticoles (Voir notre article ici – NDLR) .

A.G. – Comme l’a fait dernièrement votre confrère Hans Joachim Schellnhuber, diriez-vous que la différence entre une augmentation de 2°C à 4°C, « c’est la civilisation humaine » ?

J.J. – Je dis que l’agriculture mondiale est responsable d’un quart des émissions de gaz à effet de serre, comme le méthane et le protoxyde d’azote, et qu’il devient urgent qu’elle en devienne un acteur de réduction.

A.G. – Mais comment demander à l’agriculture de produire moins de gaz à effet de serre tout en nourrissant 8 à 9 milliards de personnes à l’horizon 2050 ?

J.J. – En redisant au monde agricole qu’il ne doit pas nier la réalité du réchauffement climatique mais bien l’intégrer à son développement. En lui expliquant aussi que l’exportation à tout-va n’est pas la clé mais une des sources de la crise actuelle qu’il traverse. Si exporter signifie mettre les agriculteurs locaux en concurrence avec ceux du reste du monde, il va falloir sérieusement repenser le système.

A.G. – Encore une fois, comment repenser ce système alors que la production agricole dépend elle aussi des règles de l’OMC ?

J.J. – Face à ces règles, il faut redonner du pouvoir aux territoires. Notamment par la préservation de la propriété agricole qui, comme beaucoup d’autres secteurs, est dans le viseur des spéculateurs. Aujourd’hui, la financiarisation des terres permet, par exemple, aux investisseurs chinois d’accaparer bon nombre de terres agricoles françaises (voir ici notre vidéo – NDLR). Contre cela, il faut se saisir de l’échelle territoriale, s’appuyer sur le maillage agricole existant et regarder du côté des initiatives locales en expérimentation.

A.G. – Ce qui pose aussi la question de l’action à l’échelle d’un pays. Comment comprendre que, d’un côté, il existe des milliers d’initiatives innovantes, technologiques, démocratiques, toutes en faveur d’une transition écologique et sociale réussie et que, de l’autre, les parlementaires en soient encore à se poser la question du bienfondé d’inscrire ou non un seuil minimum de 20% d’aliments bio dans les cantines scolaires ?

J.J. – On en revient à ces règles de l’OMC, toujours plus favorables au commerce et donc à l’augmentation de l’import-export. Contre cela, nombreuses sont les ONG à se faire le porte-parole des actions dont vous parlez. Pourquoi cela ne dépasse-t-il pas les frontières de la société civile ? Pourquoi connaît-on aujourd’hui de réels problèmes de relais gouvernementaux ? Simplement parce que le monde agricole, ses professionnels et ses représentants, malgré la constitution de la FAO au sortir de la Seconde Guerre mondiale, n’a pas réussi à s’organiser comme nous l’avons fait en 1988 avec le Giec. En novembre prochain, nous fêterons nos trente ans. Trois décennies à œuvrer collectivement et mondialement sur les enjeux du climat.

Notre groupement d’experts est ouvert à chacun des pays membres de l’ONU. Ce qui a notamment donné lieu aux Accords de Paris sur le climat. Malgré le retrait regrettable des États-Unis, au vu des enjeux actuels, ce n’est pas rien ! Pour en revenir à la FAO, en matière d’agriculture et d’alimentation, elle n’a pas encore atteint la crédibilité du Giec sur le climat. Pour cela, il faudrait qu’elle arrive davantage à agréger la communauté scientifique internationale autour de ces enjeux. Cette communauté a beaucoup à dire mais il lui manque cette courroie de transmission qu’a été le Giec sur le climat.

A.G. – A vous entendre, lutter contre le dérèglement climatique, se mobiliser en faveur d’une représentation plus forte, signifierait aussi combattre les injustices sociales et l’affaiblissement démocratique ?

J.J. – Tout à fait. Diversifier les modèles agricoles, arrêter la concurrence déloyale à l’import-export… Tout cela permettrait de préserver l’environnement, de maintenir des emplois agricoles, par exemple, dans une Afrique qui va passer d’un à deux milliards d’habitants en 2050, et d’en créer ici.

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