entretien Politique

Le combat pour les terres agricoles a déjà commencé

19.05.14

Henri Nallet a la grâce de sa génération, celle pour qui chaque mot pèse. Amoureux du paysage et de la terre agricole française, ce socialiste a été deux fois ministre de l’Agriculture et une fois ministre de la Justice sous Mitterrand. Il est aujourd’hui vice-président de la Fondation Jean-Jaurès à Paris. À l’aube de la réforme de la Politique agricole commune (PAC) annoncée pour 2013, il s’inquiète d’une Europe sans paysans et milite pour une agriculture « écologiquement intensive ». Sans trop d’illusions.

 

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Henri Nallet, crédit Benjamin Flao

Un nouveau gouvernement va être nommé en juin, à la suite de l’élection présidentielle. Quelle sera la marge de manœuvre du ministre français de l’Agriculture ?
Il peut beaucoup et peu à la fois. Nous sommes aujourd’hui dans un environnement concurrentiel, où la présence d’autres acteurs pèse considérablement sur ce que nous produisons. Si nous sommes moins productifs que les Canadiens ou les Argentins dans le domaine des céréales, nous serons chassés du marché. C’est aussi simple que ça. Deuxièmement, l’agriculture française se conçoit à l’intérieur de la PAC, qui est la politique européenne la plus fédérale de toutes. Les aides publiques, nos positions commerciales, notre soutien à tel ou tel type de production, tout cela se décide en commun. Voilà ce qui nous limite. Mais ce cadre ouvert et communautaire nous a également permis de développer une agriculture extrêmement puissante. Aujourd’hui donc, cette situation est indépassable. Par contre, je crois qu’il est encore possible de faire beaucoup de choses dans le secteur agricole de manière autonome.
On peut chercher à améliorer la maîtrise technique de nos productions, notamment par la recherche publique avec l’Institut national de recherche agronomique. La France a l’un des meilleurs systèmes de recherche publique dans le domaine agricole au monde. [Dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, la recherche est majoritairement aujourd’hui le fait de laboratoires privés, NDLR]. Grâce à lui, on a accumulé 70 ans de recherches, le tout sous le contrôle de la société. C’est un très bel instrument qu’il faut préserver.

Outre la recherche, quelles sont les spécificités du système français à considérer ?
Je suis très attaché à l’enseignement agricole. Il y a aussi toute la politique foncière, qui relève de l’État national. Et là, je crois qu’on est face à un vrai problème. Les exploitations agricoles, qui se sont agrandies, coûtent de plus en plus cher, et l’installation d’un jeune est devenue très onéreuse. D’autre part, le territoire agricole est concurrencé par le développement anarchique de nos villes, alors que nous savons que la terre agricole va devenir un bien extrêmement précieux pour cause de réchauffement climatique. On va se battre pour la terre. D’ailleurs, le combat a déjà commencé. Regardons ce qui se passe en Afrique, où les pays du Golfe, la Chine, l’Inde achètent de la terre pour nourrir leurs populations. En France, nous avons la chance d’avoir un territoire agricole exceptionnel, avec des herbages incroyables, l’une des plus belles plaines à blé du monde… C’est un bien précieux que nous ferions mieux de préserver. Le prochain gouvernement pourrait se préoccuper d’une grande loi foncière pour avoir des instruments permettant aux populations de débattre démocratiquement des différents usages du sol. Enfin, dernier point sur lequel on peut faire des choses, c’est le développement d’un secteur agroalimentaire bien articulé avec les productions. Depuis quinze ans, les instruments qui étaient à la disposition de l’État ont disparu, alors qu’ils nous ont aidés à développer des productions très ciblées et de grande qualité, comme le foie gras dans le Sud-Ouest ou les fromages de haute montagne. Tout ceci s’est restreint.

Selon vous, l’agriculture est un bien commun qui nécessite une intervention forte de l’état ?
Absolument. Il n’y a pas, aujourd’hui, d’agriculture soutenable dans l’ouest européen sans aides publiques. Elles sont indispensables pour éviter que ne se créent d’immenses exploitations sans paysans, ou que ne disparaisse purement et simplement l’agriculture française. Et je penche plutôt pour la deuxième option… De plus, nous avons fait depuis longtemps un choix, celui de l’occupation de la totalité de notre territoire, y compris des zones dites difficiles. Cela exige un soutien public. Nous considérons par exemple qu’il faut continuer à avoir des vaches laitières dans les vallées de Savoie. Pas seulement pour la beauté du paysage, mais aussi parce que sans animaux pour brouter, ce serait très difficile de faire des stations de ski…

Deux visions de l’alimentation semblent parfois s’opposer : celle du consommateur qui considère l’agriculteur comme un empoisonneur et s’inquiète de ce qu’il y a dans son assiette, et celle de l’agriculteur qui souhaite se sentir à nouveau fier de nourrir le monde. Comment réconcilier ces deux pôles ?
Au début, la remise en cause de l’agriculture intensive a été très mal perçue dans le monde rural. Et il faut le comprendre, de la part de ces hommes et de ces femmes qui avaient travaillé et fait simplement ce qu’on leur avait dit : produire ! Aujourd’hui, les agriculteurs acceptent davantage cette perspective de produire des produits alimentaires de qualité, en respectant des normes, dans des conditions qui restent économiquement acceptables. Mais la demande du consommateur est difficile à satisfaire. Ce dernier veut des aliments excellents, mais qui ne coûtent pas cher. Or ce n’est pas toujours compatible. Il suffit de se promener sur un marché et de voir les prix des produits bio… Il y a un équilibre à trouver. C’est le challenge de la politique publique française et européenne : ne pas créer une niche de l’agriculture biologique, réservée à quelques bobos du 15e arrondissement de Paris, mais transformer toute l’agriculture européenne en une agriculture écologiquement intensive.

Comment peut-on y arriver ?
En faisant de l’agronomie. Cette agriculture écologique mais productive, plus transversale, suppose un raffinement agronomique. C’est pour ça que j’insiste sur la formation et la régionalisation. Il faut être plus près du sol. Un exemple, celui de l’intensification de la production laitière que l’on a menée sur la base de trois ingrédients : la vache Holstein, le maïs ensilage (haché, pressé et stocké en silot, NDLR) et une stabulation libre en salle de traite (le bétail est gardé sans entrave dans un local clos, NDLR). Ce modèle, mis au point dans les années 60, a été diffusé partout, aussi bien dans la Drôme que dans la Manche… alors que dans certaines régions fourragères, une production laitière écologiquement intensive correspond simplement à une bonne vache normande qui mange de l’herbe et qui bouffe du foin. Elle donnera moins de lait, mais il sera de bien meilleure qualité car il contiendra plus de matières grasses. Et cette vache fournira en plus de la très bonne viande.

Accentuer la recherche agronomique, c’est à la fois retrouver des savoir-faire et en inventer de nouveaux. Est-ce pensable dans une société qui tend à figer le paysan dans des pratiques ancestrales, et qui est aussi très méfiante par rapport à certaines nouveautés, comme les OGM ? Faut-il explorer toutes les possibilités ?
Je crois surtout qu’il faut sortir de l’affrontement. Bien évidemment, il ne s’agit pas de mettre dans nos assiettes n’importe quel résultat de la recherche. Mais je suis en total désaccord avec ceux qui veulent empêcher le développement de ces recherches. Nous en avons besoin. Et je ne parle pas forcément des transgéniques, mais des recherches de tout type dans le végétal. Je ne suis pas acquis aux OGM : la manipulation génétique n’est pas inoffensive. Mais encore une fois, la recherche publique a un rôle majeur à tenir, car elle est prise en charge par la collectivité et peut donc servir d’alerte.

Cette agriculture écologiquement intensive telle que vous la concevez peut-elle s’appliquer à l’échelle mondiale ?
On doit d’abord l’imaginer à l’échelle européenne, car cela correspond au niveau d’exigences de nos consommateurs, dans des sociétés très urbanisées, mais aussi à nos préférences collectives alimentaires. Je constate aussi que ces formes de consommation sont appréciées par les classes moyennes qui se développent dans les pays émergents. La Chine se met à consommer de la viande bovine ou des yogourts, qu’elle ne connaissait pas il y a dix ans.

On a coutume de dire que nous serons neuf milliards d’humains à nourrir en 2050. Mais ici et maintenant, il y a déjà énormément de gens qui ne mangent pas à leur faim, et ce même en Europe. Est-ce que les politiques ont conscience de l’enjeu ?
Nous sommes à mi-chemin. On a fait des progrès, en arrivant à intéresser les grands pays à la régulation des marchés agricoles. Que cette question ait été inscrite à l’ordre du jour du G20 est une bonne chose, car il y a deux ans, personne ne voulait en parler. Mais nous sommes loin du compte…
Les pays les plus fragiles doivent pouvoir se protéger de la concurrence des grands producteurs et développer leurs productions vivrières. Cela suppose un minimum de ressources publiques – car développer l’agriculture coûte cher – un minimum de connaissances techniques et des taxes aux frontières pour empêcher les méchants Américains ou les méchants Européens de vendre leurs surplus de céréales à pas cher… Mais sur cette question, je suis un peu désespéré. En 86, j’ai présidé le Conseil mondial de l’alimentation : j’y ai entendu les pires sottises, de la part de ministres de l’Agriculture de pays sous-développés. Selon eux, il n’y avait rien de mieux que le marché libre…

Nous avons sûrement notre part de responsabilité dans cette croyance absolue en l’économie de marché ?
Mais bien sûr ! Tout le monde s’y est mis pour leur faire croire que cela allait marcher. Le résultat ? La concentration urbaine et la disparition des cultures vivrières au profit de sacs de céréales à cinquante dollars la tonne…

Lorsque l’institut Médiascopie interroge les Français sur les mots qu’ils n’ont pas aimés en 2011, ils sont nombreux à se souvenir de la « famine dans la Corne de l’Afrique ». La crise de 2007-2008 et les émeutes de la faim ont également été terribles d’un point de vue symbolique : il y a des produits en abondance, mais ils sont trop chers pour une partie de la planète. Pensez-vous qu’il s’agissait d’une crise alimentaire, ou financière ?
C’est d’abord un petit « désajustement » physique : une crise agricole classique, due à la sécheresse, qui a entraîné une récolte moindre et donc moins de produits à exporter. De plus, en 2011 comme en 2008, on a cherché à placer, après la crise des subprimes, des masses immenses de liquidités. Ces mouvements ont donné une dimension imprévue à la crise agricole. Les prix se sont envolés et les populations aux faibles revenus n’ont pas pu acheter. C’est ça, la crise de 2007-2008 : un effet de la spéculation sur une réalité physique.

Vous parlez longuement de cette dérive libérale, observée notamment à l’échelle de la PAC depuis trente ans. Vous avez été vous-même aux affaires à cette période. Qu’avez-vous fait pour vous y opposer ? Comment le prochain président, s’il est socialiste, pourrait faire mieux que les autres ?
Je le dis clairement : nous avons été battus. Par les grands producteurs qui voulaient démanteler les protections européennes, d’abord pour éjecter ce concurrent déloyal sur le marché qu’était l’Europe, et d’autre part pour accéder à nos marchés intérieurs. Ce n’est pas la peine de se raconter des histoires… Nous avons limité les dégâts, mais on ne reviendra pas là-dessus. Le successeur de Nicolas Sarkozy non plus. Le futur président doit avoir aujourd’hui en tête deux ou trois choses. La première, c’est que l’agriculture et l’agroalimentaire sont stratégiques. Deux, quid du minimum de protection pour l’agriculture européenne ? Enfin, comment réguler les marchés agricoles ? Voilà ce qui l’attend.

Vous ouvrez votre ouvrage sur cette citation de Jaurès : « La nature est un merveilleux artifice humain ». Un message très loin du discours, notamment écologiste, qui répète que nous ne sommes pas propriétaires de la nature, qu’elle nous accueille et qu’elle nous survivra… Pourquoi avoir choisi de mettre cette phrase en avant ?
Pour remettre l’homme au centre. La nature, pour moi, n’est pas une sorte de divinité qui serait maltraitée par l’humain. C’est notre environnement et nous devons à la fois le connaître, le maîtriser et le reproduire. Ce que je vise avec cette citation, ce n’est pas le discours écolo mais celui qui dit : « C’était tellement mieux du temps de ma grand-mère »… Ce que les citadins appellent la nature, c’est le fruit du travail de l’homme ! René Dumont, le pape des écolos, était aussi professeur d’agriculture comparée, un vrai agronome de terrain qui a arpenté le monde à pied. Il disait : « Quoi de plus extraordinaire que l’agriculture en terrasse que l’on trouve en Chine ou au Vietnam ? ». Et c’est vrai que ça a de la gueule ! Et bien, c’est l’œuvre de l’homme.

Nous sommes en pleine campagne présidentielle. Xavier Beulin, le patron de la FNSEA, interpelle les candidats par ces mots : « C’en est fini d’un électorat paysan qu’on caressait dans le sens du poil pour s’attirer ses bonnes faveurs. Moins nombreux, mieux formés, plus modernes, les agriculteurs veulent la vérité ». Quel est le poids du syndicalisme agricole dans le jeu politique français ? La FNSEA mène-t-elle toujours la danse, comme vous le décrivez sous l’ère Chirac ?
Jacques Chirac était très soucieux d’avoir le soutien de la FNSEA, qui le lui rendait bien. Cet électorat, plutôt de droite, lui était acquis. C’était même quasiment un électorat personnel… Quelque que soit le responsable politique aux commandes, l’agriculture et l’agroalimentaire sont deux secteurs économiques majeurs. Depuis trente ans, ils représentent un solde du commerce extérieur positif, alors que notre endettement public vient justement du déséquilibre de notre balance commerciale. On ne peut donc pas faire ou dire n’importe quoi. Pour que ça marche, il faut que le gouvernement trouve des interlocuteurs. Or aujourd’hui encore dans l’agriculture, l’interlocuteur principal, c’est la FNSEA. Il y a bien sûr la Confédération paysanne, mais le plus important, c’est la FNSEA.  Et il vaut mieux, selon moi, discuter avec elle qu’être en guerre, comme ce que j’ai connu entre 81 et 83. Je constate parallèlement que ce syndicat a lui aussi beaucoup évolué depuis quelques années. Il est plus ouvert qu’avant. Il a par exemple participé au Grenelle de l’environnement, même si l’événement n’a pas tenu toutes ses promesses.

En partie à cause des demandes de la FNSEA… Quand on met en place le Grenelle, et que trois ans plus tard, Nicolas Sarkozy lance au Salon de l’agriculture que « l’environnement, ça commence à bien faire », n’est-ce pas un aveu d’impuissance face au lobby agricole ?
Ça, ce sont les incohérences de ce président. Il dit des choses, puis leur contraire. C’est son affaire. Mais je crois que les dirigeants agricoles ont ouvert un espace, qui n’est pas encore suffisamment exploité mais qui les a mis en mouvement. Je suis partisan d’une politique d’ouverture et de respect, et surtout pas d’affrontement.

Vous avez envie de jouer un rôle si François Hollande devient président ?
Je n’ai jamais répondu à cette question, mais voici ma réponse. Je connais bien François Hollande et je suis à sa disposition, mais pour moi, la carrière politique est terminée. J’ai plus de 70 ans. Ceux qui s’accrochent sont ridicules. Ils empêchent les jeunes de grimper, mais aussi les femmes de prendre leur place… Avec la Fondation Jean-Jaurès, je veux être un passeur discret davantage qu’un acteur.

Une question toute personnelle. Qu’allez-vous manger ce soir ?
Une soupe de légumes que j’ai préparée hier. Une vraie soupe ! Avec quelques croûtons de pain aillé et un peu de fromage râpé. Et en dessert, un fromage de chèvre frais et une orange espagnole…

Mangera-t-on la même chose dans vingt ans ?
Il est possible que oui. On pourra toujours manger une soupe toute prête. Mais quand on regardera sa composition, on y verra beaucoup de sel, de l’amidon, des céréales, et peu de légumes. Ça ne nous rendra pas malades, bien sûr. Mais je crois que ma soupe à moi, avec des poireaux, du céleri, des carottes, des oignons, est plus saine. Et moulinée, elle est formidable ! Je ne suis pas un ayatollah pour autant. Le midi, on va à la cantine ou au restaurant. Parfois, on mange un casse-croûte rapidement. Quand on voit les progrès accomplis d’ailleurs dans la restauration collective, dans les entreprises ou à l’école, c’est encourageant. Reste, c’est vrai, le repas du soir. Mais c’est un problème davantage d’ordre culturel, qui a des conséquences sur notre alimentation : est-ce que l’on est heureux, à la fin de la journée, de se retrouver ensemble, d’échanger, de cuisinier, de manger, ou est-ce qu’on se colle devant la télé ?

 

Propos recueillis par Mathilde Goanec en 2012, lors de la sortie du magazine Alimentation Générale n°1, soit quelques mois avant l’élection présidentielle. Illustration : Benjamin Flao.

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L'Europe gardera t'elle ses paysans?

Vu sur : Fondation Jean Jaurès

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