chronique Coup de gueule

Le burger qui énerve Roland Barthes

27.03.18

Que dirait Roland Barthes des données chiffrées de Gira Conseil sur le burger versus le jambon-beurre ? Gilles Fumey, géographe, imagine ici sa rencontre avec le célèbre critique littéraire et sémiologue français …

J’ai croisé l’autre jour Roland Barthes devant le Collège de France. Il avait écrit sur le steak frites un article saignant comme il avait l’art d’en signer pour L’Obs. C’était dans les années 1950, à l’époque où les femmes en France découvraient les bas nylons et où les mecs fumait des Marlboro pour remercier les gars du Nevada de nous aider à redresser la boutique. Mais là, soixante ans plus tard, au bistrot de la Montagne Sainte-Geneviève en prenant son café, Barthes était tombé sur une série de chiffres sortis d’une officine qui réalisait l’exploit de compter le nombre de jambon-beurre engloutis par les Français en un an1. Et comme l’unité de compte dépassait le milliard, le commentateur de l’étude en avait les boules. S’était-il trompé ? D’autant qu’un autre tsunami arrivé des Etats-Unis ensevelissait notre baguette beurrée au cochon. Bigre !

Roland Barthes se fâche tout rouge. Car le marchand de chiffres ose interpréter le succès du burger, alliant pain, viande, fromage et frites. « Ce quarteron de minerais céréalier, carné, laitier et légumier serait digne d’être comparé à des produits français ? » fulmine le sémiologue. Ces deux gros disques de pain mou décorés de 178 graines de sésame, vous appelez ça du pain ? Ce petit tas de chair écrasé en rond, c’est de la viande ou du minerai en pâté ? Ce carré jaune : du fromage ? Et cette feuille de laitue : de la salade ? Barthes qui en oublie les cornichons et les oignons, tire rageusement sur sa pipe.

Pourquoi, donc, le burger tourneboule les analystes de cabinet ? Parce qu’il serait sur « la carte de 85% de restaurants » ? Certes, le burger s’est embourgeoisé. Il aurait quitté les plateaux des ouvriers pour les tables chics des cadres dirigeants. Voire… « Cela fait trois ans qu’on parle de folie pour le burger, renchérit le marchand de chiffres, et là, cette année on ne sait plus comment qualifier cet effet compresseur, c’est de l’hystérie : on enregistre pour 2017, 1.460 milliard d’unités vendues, en croissance de 9%. » Explication pour Gira Conseil : le service à table car plus d’un burger sur trois est servi à table où « il remplacerait notre fameux steak frites ».

Roland Barthes soupire en lâchant une bouffée : « Qu’est-ce qu’un burger ? Un objet passé de Hambourg à New York, au temps où les ancêtres d’Angela Merkel criaient famine. Les Américains l’habillent en jaune, vert, rouge, le diffusent en Europe en prononçant le mantra « Mondialisation » 2. Peut-on le comparer au jambon-beurre qui est le produit nomade par excellence, qu’on met dans son sac, qu’on peut manger debout dans la rue en marchant ? Car le burger nécessite au minimum les deux mains libres. Faire mine de découvrir les miracles du « service à table », c’est cocasse : même emballé pour être emporté, le burger se mange assis, contrairement au jambon beurre très nomade.

Barthes fronce les sourcils : « Un géant suédois du meuble se vante d’être présent dans le fast food avec ses boulettes et hot dogs 3. Où est la différence entre le burger et les boulettes ? » Dans les nouveaux ingrédients carnés (vers de farine, viande de laboratoire) ou dans les légumes de la version végétarienne (panais, betterave, carottes) ? Dans la spiruline, micro-algue riche en bêta-carotène et fer, et pour le hot dog, me ketchup de betterave ou de cassis, la crème à la moutarde, la salade hydroponique ? Une recette appliquée aux crèmes glacées saveur fenouil, coriandre, menthe ou basilic ou aux bâtonnets à l’aspérule, l’oseille ou le cerfeuil espagnol.

Roland Barthes se demande si le monde a tant changé ?  En 1957, il se rappelle avoir écrit que « Manger un bifteck saignant représente une nature et une morale. Tous les tempéraments sont censés y trouver leur compte ». Le burger n’est pas « semelloïde » comme le bifteck mais c’est bien de la « nourriture expéditive et dense » accomplissant « le meilleur rapport possible entre (…) la mythologie et la plasticité de sa consommation ». 

Ce qu’on nous demande avec le burger dépassant le jambon-beurre, c’est d’y voir un épisode d’une énième défaite française façon Régis Debray. Le burger « oppresseur » serait tout, riche, multiforme, souple, « disposant de tous les degrés possibles de dignité ». En me serrant la main, Barthes se ravise : « Votre burger est un parfait mythe géographique. Il est parlé depuis des cabinets de consultants. Les chiffres font-ils le printemps ? Laissez tomber tout ça ! Les Français en ont vu d’autres. Le café, le chocolat, les pommes de terre, la bière, le whisky, ça ne vous rappelle rien ? Les buveurs de café auraient-ils perdu une bataille ? Dé-mys-ti-fions, mon ami… »

* * * *

 1 - Salon "Sandwich & snack show", 4 et 5 avril, Porte de Versailles à Paris.

2 - Par exemple, Big Mac est arrivé en Europe en 1976 et se vend avec une recette inchangée. « Inventé » à Pittsburgh (Pennsylvanie) en 1967 par Michael Jim Delligati dans un restaurant franchisé, il est appelé à l’époque The Aristocrat car il se veut luxueux. Il est la base d’un indice créé par The Economist pour mesurer le pouvoir d’achat. Il se remet d’une défaite culturelle en Inde en remplaçant le bœuf par de la volaille. Ailleurs, il est proposé en version fromagère. Partout, il est servi avec une sauce industrielle.

3 -  1,7 Md euros sur un CA de 36 Mds en 2016-2017 chez Ikea (magasins et boutiques).

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