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Sylvain Gouraud, Shaping Shring Agriculture

Avec un diplôme de l’École Nationale des Arts Décoratifs Paris et un master de Sciences Po en poche, Sylvain Gouraud se tourne vers la photographie en lui donnant une dimension très politique, articulée autour des liens qu’entretiennent les hommes à la nature, au paysage et à l’agriculture.

À la croisée des pratiques artistiques et des sciences humaines, sa pratique se base sur l’enquête. Il s’immerge dans différents milieux pour construire avec les acteurs concernés une représentation juste d’enjeux complexes portant une réflexion sur l’organisation de nos sociétés. Il utilise ainsi la photographie comme un constat, un regard qu’il fait parfois devenir actif : comment la photographie peut être le moteur de nos actions politiques ? Son travail prend la forme de livres, de rencontres et d’expositions associant photographie et vidéo.

Shaping Sharing agriculture est un projet qu’il a initié en 2012, arpentant le territoire de l’Essonne à la recherche des acteurs de l’agriculture qui en constituent le réseau. Les choix opérés lors de l’enquête tiennent compte de sa volonté de repenser le système agricole en rupture avec la dialectique nature vs culture. En suivant le fil des techniques, il tente d’échapper à l’opposition classique entre une agriculture intensive, polluante et qui « nourrit le monde » face à des pratiques naturelles, archaïques et labelisées Bio. Cette dynamique lui permet de s’extraire d’un jugement de valeur pour activer les effets, les causes et les conséquences et déployer le réseau des acteurs d’une agriculture qu’on appelle « raisonnée ».

Présentation de l’artiste dans le cadre de l’exposition Des villes qui mangent, Bibliothèque Municipale de Lyon et Quand les artistes passent à table.

Plus d’infos : http://www.sylvaingouraud.com

Quelle est cette terre de laquelle l’agriculture aurait été arrachée ?

Sylvain Gouraud tente de répondre à cette question au travers d’une enquête photographique. Ne cherchez pas le cliché du bon vieux paysan aux mains calleuses. Vous ne trouverez dans son enquête aucun cliché passéiste sur notre « rapport à la terre ». Rien de nostalgique ici, rien de « paysan ». Vous découvrirez une véritable approche « anthropocénique », ou peut être devrais je dire anthropo-scénique tant il « met en scène » un environnement totalement artificiel dans lequel les anciens ingrédients que sont les graines, les mottes de terre, la pluie, les nuages et le soleil, jouent bel et bien leur rôle mais un rôle différent en taille, en qualité, en texture ou en quantité de savoirs. De même que les « fermiers » qui ne ressemblent plus en rien aux « paysans » de ce passé mythifié. C’est bien ce qui fait la force du travail de Sylvain Gouraud : l’agriculture aussi, je veux dire l’ancienne, la « v r a i e » agriculture transformait déjà artificiellement la campagne, tout comme les fermiers d’antan. Rien ne s’éloigne plus du chasseur-cueilleur que le fermier.

Les recherches archéologiques nous montrent que même au plus profond de leur squelette, les premiers fermiers portaient déjà les stigmates de ce nouveau mode de vie. Ainsi on ne peux pas qualifier « d’industriel » ce monde agricole que décrit Gouraud.

Le fait qu’il s’éloigne tellement du cliché de la « campagne française» ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’attachement à la terre. Simplement une façon singulière d’approcher, d’occuper, d’habiter le pays. Hautement technologique, oui, contraint par les marchés, oui. Mais tout autant que le paysage ancien des cartes postales. A suivre ce voyage dans le monde agricole, on découvre que malgré sa technicité, son artificialité, son industrialisation, il n’en reste pas moins le sol sur lequel nous, habitants des mégalopoles, nous vivons.

C’est bien parce qu’il n’y a pas de dénonciation à proprement parler, ni de critique, mais une façon curieuse et amicale de rencontrer les agriculteurs et leurs paysage high tech, que l’Oeuvre de Gouraud est si importante. Si le concept d’anthropocene est avant tout un « retour à la terre » – ou plutôt un retour de la terre dans le sens ou elle reviendrait à nous – il devient crucial de redevenir sensibles à ce nouveau paysage dans lequel nous nous sommes empêtrés. Si nos parents et grand-parents ont « laissé le pays derrière eux » pour gagner les villes, nous ne pouvons pas nous en payer le luxe. Et quand nous nous retournons vers nos pays d’origine, la vieille ferme-étable à disparue. Et pourtant, nous sommes à la campagne.

Bruno Latour

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