Un oeil sur le monde

En Chine, les OGM mijotent en arrière-cuisine


Dans une Chine traumatisée par les scandales alimentaires, les OGM restent bannis des cuisines. Mais Pékin finance massivement la recherche, malgré l’hostilité du public, la réticence de pouvoirs locaux et des militants aux aguets. Le pays compte un cinquième de la population mondiale pour moins de 10% des terres arables du globe que l’excès d’engrais, l’urbanisation et le changement climatique contribuent encore à réduire.

Seule solution à cette épineuse équation : les organismes génétiquement modifiés (OGM), « dotés d’un meilleur rendement et plus résistants », assure à l’AFP Huang Dafang, expert du sujet à l’Académie chinoise des sciences agricoles. Le hic: après l’homologation de certains cotons, puis, au mitan des années 2000, d’une variété de papaye, la Chine a complètement cessé de délivrer des autorisations pour semences OGM. « La pression des gens, qui n’y comprenaient rien, a poussé le gouvernement à virer de bord », fulmine M. Huang. « La Chine a créé des maïs résistant aux insectes, ainsi qu’un riz transgénique, mais le produit n’a jamais été commercialisé ».

Lait amalgamé de mélamine, primeurs toxiques, viandes avariées… les scandales sanitaires ont miné la confiance des consommateurs. Selon un sondage publié l’an dernier par le quotidien Keji Ribao, 73% des Chinois refusent d’ingérer du riz OGM.

Le grenier à blé se rebelle

Le régime communiste marche sur des oeufs : soucieux de ménager une opinion ultra-sensible, il entend toutefois rester au niveau en agronomie. « L’Etat apporte beaucoup de financements » à la recherche en biotechnologies, confirme M. Huang, citant un projet de développement d’OGM à 15 millions d’euros. Cui Yongyuan, parlementaire anti-OGM, évoque lui des financement étatiques « totalisant déjà » 3 milliards d’euros. Autre signe de l’intérêt de Pékin : le géant étatique chinois ChemChina a mis l’an dernier 43 milliards de dollars sur la table pour acquérir l’agrochimiste suisse Syngenta. Ce faisant, le fossé se creuse avec certaines autorités locales.

Le Heilongjiang (nord-est), « grenier à blé » du pays, est devenu fin décembre la première province chinoise à interdire, pour cinq ans, la culture et la vente de plants OGM, arguant de la défense de sa « biodiversité ». « Absurde » selon M. Huang, juridiquement contestable d’après la presse, la décision apparaît à rebours des objectifs quinquennaux dévoilés mi-2016 par Pékin. Cette feuille de route du régime prévoit, pour la première fois, le développement et la commercialisation d’ici à 2020 de soja et de maïs OGM, essentiellement destinés au bétail.

En marge de la session annuelle du Parlement chinois il y a deux semaines, le vice-ministre de l’Agriculture Zhang Taolin a tenté de désamorcer la controverse. Les recherches « se poursuivent » mais « notre position est claire: être audacieux dans l’innovation, prudent sur la consommation, et garantir la sécurité », a-t-il lancé devant la presse.

Positif pour l’humanité

Pékin restera « intransigeant » envers les cultures OGM illégales, a martelé M. Zhang, tout en tempérant aussitôt : « les plants que nous détectons ont déjà tous été homologués à l’étranger ». De quoi faire bondir Cui Yongyuan, ex-présentateur télé devenu parlementaire, qui affirme avoir découvert des « quantités énormes » de riz OGM au Hunan et au Hubei (centre). Le ministère « reconnaît l’existence du phénomène tout en jugeant que la présence de ces mauvaises graines reste maîtrisable. Mais si elles poussent, c’est bien que le système ne contrôle rien », s’indigne M. Cui auprès de l’AFP.

La Chine interdit les semences OGM mais importe des Etats-Unis et d’Amérique latine de vastes volumes de maïs et de soja potentiellement OGM, dénonce-t-il, puisque Pékin autorise l’importation de soja génétiquement modifié pour nourrir le bétail. A l’inverse, le parlementaire Li Denghai, PDG d’un des plus grands groupes chinois de semences, Denghai Seeds, affiche son enthousiasme. « Les OGM jouent un rôle positif dans le développement de la société et de l’humanité », confie-t-il à l’AFP. « Mais notre gouvernement n’a toujours pas adopté de position explicite », se désole l’entrepreneur.

Pourtant, seule une campagne du Parti communiste amènerait selon lui les consommateurs à surmonter leurs réticences, en « popularisant le savoir scientifique ». Pour lui, ce n’est qu’une question de temps: « on ne peut pas se permettre d’être en retard sur les autres pays ».