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Penser l’alimentation autrement

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Penser l’alimentation autrement, en réunissant autour de la table des agronomes, biophysiciens, historiens, géographes, philosophes et anthropologues. Telle est la tâche ambitieuse à laquelle s’attellent Gilles Fumey, géographe de l’alimentation, Christophe Lavelle, biophysicien, et Richard C. Delerins, anthropologue. Food 2.0 Lab*, l’équipe pluridisciplinaire réunie autour d’eux, entend casser les cloisons pour aborder ce sujet de manière holistique.

Leur première conférence s’est déroulée vendredi 26 février à Paris et avait pour thème « L’alimentation demain. Après la COP21 ». La première d’une série que l’on espère longue tant cette mise en tension des savoirs semble prometteuse. Clin d’oeil de l’histoire, elle s’est déroulée à l’Hôtel de Lauzun, hôtel particulier du XVIIème siècle situé sur l’Île Saint-Louis et construit par Charles Gruyn, commissaire général des vivres pour la cavalerie légère et fils de cabaretier.

Un lieu tout indiqué, donc, pour accueillir une rencontre sur l’alimentation où se mettaient à table Catherine Esnouf, ingénieur de formation et directrice de recherche à l’INRA ; Olivier Assouly, philosophe et directeur de la recherche à l’IFM ; Christophe Lavelle, biophysicien et chercheur au Muséum d’histoire naturelle et à l’ISCC ; Marie-Hélène Jeuffroy, agronome et directrice de recherche à l’INRA ; Bruno Laurioux, professeur d’histoire de l’alimentation à l’université de Tours, et Gilles Fumey, professeur à la Sorbonne et chercheur au CNRS en géographie de l’alimentation.

Croiser les mondes
L’alimentation est à la croisée des chemins de nombreuses disciplines, Jean-Anthelme Brillat-Savarin l’écrit déjà en 1825 dans sa Physiologie du Goût. La Méditation III, dans laquelle il donne sa célèbre définition de la gastronomie, est aussi l’occasion pour lui de préciser que cette dernière est question d’histoire naturelle, de cuisine, de physique, de chimie, de commerce ou encore d’économie politique. Et si l’alimentation a longtemps été le parent pauvre du monde académique, son examen au travers d’un prisme pluridisciplinaire, ou plutôt des prismes de différentes disciplines, n’est pas un exercice nouveau : il fait régulièrement l’objet de colloques divers et variés. L’ambition était par ailleurs déjà en germe dans L’Alimentation à découvert (CNRS Éditions), livre prétexte à la rencontre de vendredi dernier, qui propose un tour des connaissances sur l’alimentation pour en comprendre les enjeux au XXIème siècle et réunit les contributions de scientifiques et chercheurs de tous bords.

Pérenniser le dialogue
La différence ici, c’est que Gilles Fumey et ses compagnons d’aventure entendent pérenniser le dialogue par le biais de ces rencontres, et plus généralement de Food 2.0 Lab. Les échanges de vendredi dernier montrent bien toute l’ampleur de la tâche. Qu’y apprend t’on? Prenez un ingénieur de l’INRA : son intervention sur le sujet « Penser l’alimentation de demain » peut parfois prendre des airs de démonstration mathématique.

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Une telle mise en équation peut-elle permettre d’engager l’échange avec un philosophe qui, face à la même question, repart de la pensée de Jean-Jacques Rousseau pour interroger le goût (sens gustatif) et sa plasticité, suggérer qu’il déroge à sa fonction première – détecter des matières comestibles pour renouveler les forces de l’individu à travers l’acte de manger – dès lors qu’il évolue, et enfin introduire l’idée d’une régulation de l’alimentation qui se ferait plutôt par l’appétit que par le goût?

Un géographe qui s’interroge sur ce que disent nos corps qui mangent et propose une grille de lecture de la globalisation de l’alimentation et de ses limites basée sur la position dans laquelle nous mangeons – debout, à table, sur une table basse ou par terre – et un biophysicien qui s’intéresse à la régulation de l’expression génétique et aux propriétés biophysiques des macromolécules, avec des applications notamment en gastronomie moléculaire, peuvent-ils, sans mauvais jeu de mots, se nourrir l’un l’autre, enrichir leurs travaux respectifs et, ensemble, produire un nouveau savoir?

Sortir des sentiers battus
« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » : c’est avec cette phrase, parfois attribuée à Mark Twain, que Gilles Fumey a ouvert la conférence de l’Hôtel de Lauzun. Preuve de lucidité sur les obstacles à surmonter mais surtout de la détermination à y arriver. Cette envie de sortir des sentiers battus et dépasser les guerres de chapelle est d’autant plus enthousiasmante que les défis sans précédent auxquels l’alimentation va devoir faire face dans le futur appellent à une façon de penser radicalement différente. Une façon qui, notamment, prend le temps – de l’échange et du dialogue – et assume le besoin de confrontation et – le sujet s’y prête bien – de partage.

Prochaine conférence du Food 2.0 Lab
Planète fromagère et Cheese 2.0
Lundi 7 mars 2016 de 14h30 à 16h30 à l’ISCC (20 rue Berbier-du-Mets, Paris 13ème)
Avec : Richard C. Delerins (anthropologue), Gilles Fumey (géographe), Christophe Lavelle (biophysicien) et Clément Brossault (directeur de la fromagerie Goncourt, Paris).

Pièce jointe

L’Alimentation à découvert
Sous la direction de Catherine Esnouf, Jean Fioramonti et Bruno Laurioux
CNRS Éditions
328 pages
39€