La chronique de Camille

Simplissime étudiants, la cuisine nulle pour les nuls

Par -


« Simplissime, le livre de cuisine le plus facile du monde », ça vous dit quelque chose? Paru en 2015 chez Hachette, c’est le best-seller culinaire du siècle. 482 000 exemplaires vendus à ce jour en France, soit l’équivalent des meilleures ventes de prix Goncourt. À l’international, l’ouvrage dépasse le million. Un prodige éditorial, qui fait blêmir d’envie toutes les maisons d’édition concurrentes. Mais l’inacceptable vient de voir le jour, avec la version « Étudiants ».

Hachette et son auteur « poule aux œufs d’or » ont exploité le filon tous azimuts : Simplissime Light, Simplissime Desserts, Soupes, Dîners chic, Terrines, Apéros, Végétarien, Salades, Cocottes, Pâtes, Gibier, etc., soit seize déclinaisons à ce jour, sans compter les coffrets cadeau et les partenariats juteux avec Picard ou Carrefour. Une manne.

Mais aussi un leurre. Car avec ce livre de 200 recettes, le prolifique cuisinier-photographe Jean-François Mallet promet à tous des « recettes pour tous les jours, rapides et faciles », des « bons petits plats » capables d’« épater la galerie ». Or l’ouvrage est aussi rudimentaire dans sa conception (gros caractères, 6 ingrédients max, photos cliniques, graphisme minimal qui parle au plus grand nombre) qu’il est menteur dans sa promesse. Ceux qui ne savent pas du tout cuisiner n’y peuvent rien apprendre. Car rien n’est expliqué, simplification oblige.

Grossières erreurs

Quand Simplissime a commencé son ascension fulgurante, j’ai voulu le soumettre aux membres de ma famille qui ne cuisinent pas. Pour en avoir le cœur net. Chacun a, une semaine durant, testé une recette, en la suivant scrupuleusement. Résultat : des plats comestibles, certes, mais sans émotion ni surprise, sans âme ni peps, et surtout quelques grossières erreurs qui ont vite fait de faire capoter la recette. On se dit, à la rigueur, que ces approximations culinaires, parsemées de quelques bonnes idées, ont sans doute amélioré le quotidien de certains foyers.

Mais l’inacceptable vient de voir le jour, avec la version « Étudiants ». En résumé : cent recettes, à 2€ ou moins par personne, 1 à 5 ingrédients, « pas de gestes techniques et presque pas de vaisselle ». Pour les étudiants, ces jeunes gens qui entrent cahin-caha dans la vie adulte et se retrouvent souvent seuls dans une chambre, sans argent ni temps ni cuisine, la promesse est alléchante. Nombre d’études révèlent que c’est la tranche de population qui se nourrit le moins bien. Or ce livre n’arrange en rien la situation. Au contraire.

Nous avons essayé, avec les enfants, l’une des recettes les plus simples : le riz cantonais au micro-ondes. Riz, jambon blanc, petit pois, de l’eau, 20 minutes sous les ondes et on rajoute des œufs à la fin, salez, poivrez et dégustez. Le résultat fut un magma insipide et caoutchouteux, coûteux pour nos mandibules.

Une insulte faite aux jeunes

On a été outré par la jambalaya au surimi et maïs en boîte (mon aïeul cajun doit se retourner dans sa tombe), le bagel lard-choucroute, l’omelette aux chips ou l’aberrante paella de coquillettes aux boulettes. On est choqué par la quasi-absence des produits les plus modestes, nourrissants et bon marché : lentilles, pois chiches, polenta, courges, sardines, maquereaux… Par l’abondance de glucides et de viande (moins de quinze recettes végétariennes dans tout le livre) et la pauvreté en diversité végétale, sans aucune notion de saison. Par l’incitation à acheter des saletés industrielles (surgelés, raviolis en boite, knackys, surimi, sauces, sodas), à utiliser le micro-ondes à tire-larigot (plus du tiers des recettes). Et par la froideur presque cynique qui se dégage de tout l’ouvrage.

Ce bouquin qui, ô désespoir, s’était déjà vendu à plus de 8000 exemplaires un mois après sa sortie en août, est une insulte faite aux jeunes. Alors qu’il faudrait les éduquer, mais aussi les cajoler, leur apprendre le goût avec tendresse, les guider pour leur montrer comment faire vraiment bon et pas cher, acheter de saison et local, cuisiner majoritairement végétal, sélectionner épices, herbes, condiments et assaisonnements pour donner vie aux aliments les plus simples. Et pour se nourrir, sainement, durablement, avec bonheur, avec plaisir et malgré un budget très limité. C’est possible, et ce n’est pas un enjeu commercial. C’est une affaire de civilisation.