La chronique de Camille

Life & farms : l’agricoolture by Bayer

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Le machin a fait surface au Salon de l’Agriculture. Il trainait partout : un nouveau magazine gratuit, mou et branchouille façon Stylist, dédié à « l’agricole lifestyle ». Ça s’appelle « Life & Farms » (parce qu’en anglais, ça fait plus chic) et c’est à pleurer – de rire ou de désespoir, c’est selon. Car ce nouveau « journal » criant de green-washing et de récup marketing est édité par nul autre que Bayer SAS, multinationale chimique et pharmaceutique en passe de manger Monsanto. Mais ça on ne le sait que si on lit les petits caractères en bas du sommaire.

Papier bon marché, photos issues de banques d’images léchées (20 dollars la botte de carottes sur fond noir), le tout tiré, nous dit-on, à 300 000 exemplaires. Sur la couverture, une fermière-mannequin en jumpsuit aux ongles vernissés cajole une oie détourée. Le ton des articles se veut cool et « décalé », histoire de caresser les sensibilités des citadins bobos et leur doux rêve de retour à la terre. Loin de toute préoccupation nourricière, environnementale ou pratique, ça parle de la belle vie à la campagne, du mythe de la ruralité, de paysannes tout en « délicatesse féminine et moissonneuse-batteuse » dont les témoignages (sur fond rose ou fleuri) sonnent étrangement creux.

 Lifestyle à la ferme

Frédéric Beigbeder y donne un entretien dégoulinant de complaisance et de cynisme snobinard. Ou peut-être est-il sincère et c’est encore pire : « Comme tout citadin qui s’installe à la campagne, j’ai découvert un concept: les saisons. (…) Aujourd’hui, l’image d’une ferme redevient une utopie: les gens ont compris la nécessité de sauver ce monde là, de revivre près des saisons, près de la vérité… » Au jeu de l’urbain repenti, l’intello noctambule se ridiculise, tout comme une galerie de people décatis, de Stéphane Bern à Chantal Goya, étalant une bêtise crasse : « Une ferme c’est très important pour les enfants, minaude la chanteuse exhumée d’on ne sait où. Ils adorent y aller et voir les animaux qui y vivent. Et j’adore aussi la vie d’une ferme. C’est l’essence même de la vie dans toute son authenticité ». A moins que tout cela n’ait été écrit à leur insu ? Renseignement pris, le génial agrumiculteur Michel Bachès, que l’on se désolait de trouver en page 58, n’a tout bonnement pas été contacté pour l’article qui le concerne, qui le cite pourtant abondamment.

Tendançologue

Aux manettes de cette feuille de chou propagandiste, une équipe de choc : un directeur de publication qui n’est autre que le porte-voix de la FNSEA (grand syndicat de l’agriculture conventionnelle), un rédacteur en chef pseudo-sociologue spécialiste en « tendançologie », un photographe surfer, fan de bonnets et ex-Lofteur, des journalistes de Voici et autres plumes fumeuses. « Cela va être une réconciliation entre les gens des villes et les agriculteurs qui étaient jusqu’à présent considérés comme vivant dans deux mondes opposés. Derrière ce magazine se cache une tendance sociétale à mi-chemin entre la philosophie, la vie agricole et le lifestyle », se fécilite Ronan Chastellier, le dit rédac-chef tendançologue, dans une interview au supplément Vins du Figaro. Le ton est tellement goguenard qu’on voudrait croire au pur canular. Mais c’est malheureusement plus triste que ça. L’industrie agro-chimique a trouvé un nouveau moyen de nous polluer – la tête, cette fois.

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