Gaspillage alimentaire

Le gaspillage alimentaire en procès

Robins des bois ou robins des bennes

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Dit comme ça, on pourrait croire que s’ouvre, ce mardi 3 février au tribunal de Montpellier, le procès des hypermarchés français. Ou, plutôt, de certaines de leurs pratiques qui font que, selon les estimations, ces derniers produiraient un volume annuel de 560 000 tonnes de déchets alimentaires… Au lieu de cela, ce sont trois glaneurs qui vont se retrouver à la barre des accusés. Poursuivis pour « soustraction frauduleuse de denrées périssables avec date dépassée ».

D’après l’article 311 du code pénal, ils risquent jusqu’à sept ans de prison et 100 000 euros d’amende. Juridiquement, leur acte s’assimile à un vol aggravé, puisque leur « butin » a été récupéré dans l’enceinte d’un supermarché, donc dans une propriété privée. La scène se joue le 27 mai 2014 dans la région de Montpellier. Il est 22h30, Léa, Mike et Adrien enjambent le muret de l’Intermarché de Frontignan et se rendent à l’endroit où sont entreposés les sacs poubelles. A l’intérieur, l’étudiante, le chômeur et le technicien spectacle trient les victuailles et repartent avec la nourriture encore comestible. C’est-à-dire la quasi totalité de ce qui a été jeté ce soir-là par les salariés du supermarché.

Les bras chargés, les trois glaneurs retournent à leur camion et se retrouvent nez à nez avec les hommes de la brigade anti-criminalité (BAC). Mains en l’air, fouille au corps et du véhicule, la BAC est persuadée d’avoir attrapé des « voleurs de réserve ». Au lieu de cela, les officiers constatent que les sacs poubelles sont remplis d’aliments périmés. L’histoire aurait pu s’arrêter là. C’était sans compter avec le parquet  de Montpellier qui décide de poursuivre l’affaire. Conduits au poste, placés douze heures en garde à vue – avec prise d’empreintes, d’ADN – Léa, Mike et Adrien ont droit au traitement que l’on réserve d’ordinaire aux criminels. Une procédure déjà vécue par un « zadiste » de Notre-Dame-des-Landes condamné, l’été dernier, par le tribunal de Nantes à trois mois de prison avec sursis et 105 heures de travail d’intérêt général pour « vol » de denrées périmées.

3 millions de tonnes de fruits et légumes jetées
Convoqués une première fois devant le Tribunal de grande instance (TGI) de Montpellier, le 3 décembre dernier, les trois glaneurs vont de nouveau se retrouver à la barre des accusés ce mardi 3 février. Un procès des ventres vides qui risque fort de se transformer en procès du gaspillage alimentaire. Car, derrière ces données qui mettent clairement en relation les 3,5 millions de chômeurs de catégorie A – c’est-à-dire sans emploi –  avec les 3 millions de tonnes de fruits et légumes frais jetées chaque année en France, les trois glaneurs de Montpellier diront par la voix de leur avocat que ces actes ne sont pas seulement une alternative trouvée par des crève-la-faim mais bien une manière d’offrir, par voie de tribunal, une tribune à ce combat qu’ils sont de plus en plus nombreux à mener.

Robins des bois ou robins des bennes, nombre de citoyens ne supportent plus de vivre dans des sociétés où 30 à 40% de la nourriture est jetée sans même jamais avoir été consommée (lire ici notre entretien avec Nicolas Imbert). Mouvement informel et ouvert, le collectif des Gars’pilleurs fait partie de ceux qui dénoncent les aberrations du système de la grande distribution – n’oubliant pas de pointer que chaque Français jette lui aussi environ 20 kg de nourriture par an.

La valse des DLUO et des DLC
Nés à Lyon, en février 2013, les Gars’pilleurs ont pris de l’ampleur le 4 novembre dernier en lançant leur tour de France de la chasse au gaspillage. Que ce soit à Marseille, Rouen, Nantes ou Rennes, ces derniers ont proposé, aux habitants qui le souhaitaient, une revue de détails de ce que contiennent les containers de leurs supermarchés : yaourts, fruits, légumes, viande, poisson, boissons… Des aliments à profusion, encore empaquetés, jetés par centaines de kilos, broyés à coups de chaussures de sécurité, concassés, javellisés… Alors même que les rayonnages des Banques alimentaires et autres Secours populaires sont plus que jamais sollicités par les victimes de la pauvreté grandissante provoquée par l’austérité.

En défense à cet énorme gâchis, les enseignes se cachent derrière l’argument de la « DLUO » – date limite d’utilisation optimale – ou encore de la DLC – date limite de consommation. D’après elles, qu’ils soient alignés sur leurs présentoirs ou bien entreposés dans les locaux d’associations caritatives, ce sont ces normes drastiques qui empêcheraient d’offrir une vie prolongée à ces produits de consommation courante. Ce que contestent les Gars’pilleurs. Selon le collectif bien renseigné, ces normes – fixées autant pour répondre aux exigences d’un marché produisant à flux tendu que pour raisons de santé publique – le sont par les industriels eux-mêmes et non par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, du travail et de l’environnement qui, une fois celles-ci établies, en assure le contrôle.

Pour une dépénalisation de la récupération
Suivant cette logique, un même yaourt, qu’il soit destiné au marché de la métropole ou envoyé dans les DOM-TOM, aura une DLC variant de 30 à 60 jours, selon la durée du transport prévue. Rendant, dans la plupart des cas, ces aliments industriels comestibles au moins un mois après leur supposée date de péremption. Pourtant, quand arrive le jour J inscrit sur leur emballage, les voilà qui finissent à la poubelle.

C’est donc bien contre cette logique de l’absurde que les Gars’pilleurs visitent les bennes des hypers et en redistribuent gratuitement les denrées jetées en place publique. Une désobéissance civile revendiquée, loin de l’acte délictueux pour lequel sont poursuivis les glaneurs de Montpellier. Avocat spécialisé en droit de la consommation, c’est Jean-Jacques Gandini qui va défendre, ce mardi,  Léa, Mike et Adrien. Dans sa plaidoirie, ce dernier va non seulement requérir la relaxe de ses trois clients mais, plus généralement, la dépénalisation de la récupération. « Non pour donner des leçons », mais pour mettre les yeux de l’opinion là où elle ne veut généralement pas mettre le nez : dans les poubelles de la société de consommation.

Allez plus loin, on peut écouter l’émission de France Inter du 20 décembre 2014 « Comme un bruit qui court »