Santé

Malades des pesticides, des salariés de Triskalia continuent le combat

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Intoxiqués à leur insu par des pesticides dont ils avaient pourtant dénoncé l’utilisation, quatre salariés de la puissante coopérative bretonne Triskalia ont fini par être licenciés. Ils ont fait appel de cette décision. Un marathon judiciaire de cinq ans qui a notamment révélé l’utilisation illégale du Nuvan Total sur des céréales. Un pesticide interdit en France.

Leur histoire remonte à 2008. A l’époque où le site costarmoricain de Plouisy est en pleine restructuration. D’ordinaire tranquille, cette bourgade proche de Guingamp est en train de vivre une réelle mutation. Le redéploiement de son usine Nutréa-Eolys a pour but de donner naissance à Triskalia, actuel géant de l’agroalimentaire breton. C’est à cette même période que Laurent Guillou et Stéphane Rouxel commencent à faire parler d’eux. Alors que tous les objectifs sont braqués sur cette opération d’envergure, ces derniers alertent une première fois leur hiérarchie. Selon ces employés de la société de nutrition animale Nutréa, 18 000 tonnes de céréales, stockées dans un silo, « commencent à pourrir ». Thierry Thomas, un éleveur voisin, se souvient même que « le tas, haut d’une vingtaine de mètres, grouillait de charançons ».

Cette infestation des céréales, pour surprenante qu’elle soit, s’explique, toujours selon les deux salariés, pour des raisons d’ordre économique. « On avait utilisé beaucoup de gaz pour sécher les céréales après un été pourri, détaille Laurent Guillou. Le responsable du site a voulu se rattraper en coupant les ventilateurs habituellement utilisés pour refroidir les grains et éviter la prolifération d’insectes. » Résultat, les insectes prolifèrent et attaquent les céréales. Alors, pour tenter de sauver ce qui peut l’être encore, il est décidé d’avoir recours au Nuvan Total. Un pesticide pourtant interdit d’usage en France.

Saignements, vomissements, maux de tête et fatigue intense
Manipulés sans protection par Laurent Guillou et Stéphane Rouxel, ces stocks passent également entre « les mains » de l’employé Pascal Brigant et du chauffeur poids-lourd Claude Le Guyader. Rapidement, tous contractent les symptômes dits du syndrome « d’hypersensibilité chimique multiple ». Soit des saignements, des vomissements, des maux de tête et une fatigue intense. Une maladie chronique et invalidante qui n’est pas reconnue en France.

Après de multiples arrêts de travail, les salariés finissent par reprendre le chemin de l’usine. Mais, en 2010, des céréales sont une nouvelle fois traitées avec un pesticide, cette fois-ci surdosé. Résultat, les mêmes symptômes réapparaissent. « Cette nouvelle année a été comme un cauchemar, témoigne Stéphane Rouxel. J’ai pris peur à cracher du sang comme ça. » Soutenus par le syndicat Sud Solidaires, les travailleurs intoxiqués en appellent alors à la justice. Car, si le tribunal des affaires sociales (TASS) de Saint-Brieuc a reconnu, en septembre 2014, la « faute inexcusable » de Nutréa pour l’intoxication en 2010 de MM. Rouxel et Guillou, ces derniers, déclarés inaptes au travail puis congédiés, contestent aujourd’hui leur licenciement.

Surtout, les quatre ex-salariés ont de nouveau porté plainte, le 12 juin dernier, auprès du tribunal de grande instance de Saint-Brieuc pour « mise en danger d’autrui ». Classée une première fois sans suite en 2010, cette plainte vient d’être jugée recevable par ce même tribunal. « Les consommateurs ont le droit de savoir ce qu’ils ont ingéré en consommant des animaux ayant mangé les céréales traitées, raconte Stéphane Rouxel. C’est pour ça qu’on fait autant de bruit. » « Il y a eu réellement des faits très graves, estime de son côté Serge Le Quéau, responsable local de l’union Sud Solidaires. On a du mal à comprendre comment une entreprise condamnée pour « faute inexcusable » puisse être exonérée de toute faute pénale. »

EE-LV demande une commission d’enquête nationale et européenne sur Triskalia
A ce marathon judiciaire qui dure depuis cinq ans, s’ajoute le combat personnel d’une femme : Edith Le Goffic. Epouse d’un chauffeur chez Nutréa-Triskalia, retrouvé pendu dans la cabine de son camion le 21 mars 2014, cette dernière demande également au TASS de Saint-Brieuc de reconnaître le suicide de son époux, Gwénaël, en accident du travail. Arrêté quelques mois pour dépression, ce dernier avait été victime d’un accident du travail en déchargeant un aliment médicamenteux, en janvier 2014. « Une poussière dans l’œil due à un courant d’air », a noté la direction sur la déclaration d’accident du travail, assurant se fonder sur les affirmations de M. Le Goffic. « Quand il a reçu l’aliment sur le visage, ça l’a brûlé, son champ de vision s’est rétréci », réplique sa veuve, assurant qu’il avait « déjà été touché physiquement lors des traitements des céréales » au Nuvan Total.

« Le jour de son accident, raconte toujours Edith Le Goffic, il avait ramené l’étiquette de l’aliment en me disant : « Celle-là, faut qu’on la garde ». » Et c’est au moment de récupérer à la gendarmerie, le mot d’adieu retrouvé sur son mari, que ce premier accident lui est revenu à l’esprit. Un lien établi par Edith Le Goffic que dément fermement Nicolas Douillard. Le DRH de Nutréa s’appuyant sur un rapport en ce sens rendu par l’inspection du travail.

De judiciaire, cette affaire devrait également avoir un retentissement politique. Surtout depuis que René Louail, conseiller régional EE-LV, a indiqué que son parti demanderait « une commission d’enquête nationale et européenne sur Triskalia, entreprise qui compte 4 800 salariés, 18 000 agriculteurs adhérents, et qui a dégagé 2,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2013 ».