Santé

Christian Huyghe, la fin des pesticides mode d’emploi

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Christian HUYGHE, Directeur Scientifique Adjoint de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) nous a accordé une longue interview où il était question dans le premier volet des États généraux de l’alimentation et du poids du consommateur. Pour la deuxième partie de cet entretien, c’est de la fin des produits phytos dont il est question.

A.G. : Une des composantes du plan qui est proposé consiste à mesurer l’incidence réelle des phytos sur la santé. A quel point la recherche actuelle est-elle capable de remplir cette mission et comment aborde-t-elle la question ?

C.H. : Aujourd’hui la façon dont on aborde l’exposition aux pesticides évolue fortement. D’une part, on arrête de regarder séparément les expositions aux phtalates des bouteilles plastiques, l’exposition aux pesticides, l’exposition aux poussières, et on recherche une vision beaucoup plus globale sur l’ensemble des expositions que l’être humain subit, soit en même temps, soit de façon échelonnée. D’autre part, contrairement aux expositions aiguës, on n’arrive toujours pas à bien mesurer les expositions sur une longue période à des doses très faibles. On a encore beaucoup de mal à mesurer les effets cocktail avec différents pesticides, mais aussi avec différents types d’expositions. En fonction de l’endroit où vivent les gens, à la campagne ou en ville, en fonction de leur âge, on n’a pas les mêmes incidences. Par ailleurs, il y a une vraie question sur la femme enceinte : quelle est l’incidence sur son bébé? Est-ce que ce que l’embryon subit durant la grossesse a une incidence sur son développement futur et même sur le développement de ses propres enfants ? Il faut réussir à comprendre tout ceci.

L’autre grande question est de savoir comment réussir à sortir de la dépendance aux pesticides. Cela suppose de pouvoir proposer des méthodes alternatives crédibles et fiables. La méthode qui consiste à dire « ne vous inquiétez pas, on a enlevé tous les phytos et on trouvera une solution » n’est pas très responsable. A la fois parce que cela n’offre aucune solution pour les agriculteurs et que ceci menace leur activité économique. Mais aussi parce que cela fait peser une menace sur la ressource alimentaire avec comme conséquence potentielle une montée du prix à la consommation pouvant engendrer une inégalité sociale d’accès à une alimentation saine en quantité suffisante.

A.G. : Sortir des phytos est une volonté clairement déclarée par la société. Mais comment ? Est-il possible de le faire dans un futur assez proche pour que puisse en témoigner la génération actuelle ?

C.H. :Il y a deux options possibles en fonction du point d’arrivée. Est-ce que nous voulons sortir des pesticides définitivement et notre horizon est alors zéro pesticide de synthèse ? Ou est-ce qu’il est de réduire les pesticides progressivement de moins de 25 %, moins de 30 %, etc. ? Ce n’est pas la même chose ! Si on réduit d’une fraction, on remplace un pesticide par autre chose mais on ne change pas le reste, on continue à produire la même chose dans la même région. Par contre, si on veut arriver à long terme au résultat zéro, il faut reconsidérer les choses en profondeur en acceptant des pas de temps longs. Et donc on ne produira plus la même chose et certainement pas de la même façon.

L’horizon fait partie des grandes questions qu’on a aujourd’hui sur la table. C’est une vraie question même en terme de recherche, et il faut la trancher. Il se peut que les réductions pas à pas ne soient pas vertueuses par rapport à la destination finale. Le plus rapide c’est de faire de l’amélioration d’efficience et des petites substitutions au coup par coup. Comme on ne change pas le reste, les agriculteurs ont une adaptation plus facile.

Cette question de la dépendance du chemin à prendre, on peut la résoudre sur le plan théorique mais dès qu’on tombe sur des systèmes complexes comme la santé et les pesticides, c’est plus difficile. Et ce qui la rend encore plus difficile c’est l’obligation de penser à plusieurs systèmes de productions en même temps : les céréales, la vigne, les fruits, les légumes, les fleurs… Ce sont des systèmes de production très différents, en terme d’intensité d’usage, mais aussi parce qu’ils sont affectés différemment en ce qui concerne d’une part la quantité et d’autre part la qualité sanitaire, organoleptique ou visuelle des produits de récolte.

Quand le consommateur contredit le citoyen

Certains secteurs sont plus faciles à transformer que d’autres. Par exemple concernant la viticulture on sait qu’on peut assez facilement sortir des pesticides. Il faut mettre des cépages nouveaux qu’on est en train de créer, de passer à une végétation tondue plutôt qu’à une végétation qu’on désherbe, en positionnant les pesticides en fonction de l’état de végétation et en remplaçant les insecticides par le biocontrôle avec de la confusion sexuelle des insectes. De cette façon, on réduit de 90% l’usage des phytos.

Mais les gens veulent boire le même type de vin qu’avant, le merlot, le cabernet sauvignon, le cabernet franc… L’exemple de la vigne est intéressant car il suppose l’acceptation de changements profonds par la société. On voit bien que si on veut conserver les mêmes cépages qu’aujourd’hui, et boire le même type de vin, il est difficile de réduire fortement l’usage de pesticides. Par contre si mon horizon est zéro pesticide, il faut aller plus loin et cela va perturber les agriculteurs, mais aussi d’autres couches de la population. Il faudra que le consommateur et le citoyen soient cohérents. Le consommateur disant « je veux le même vin » et le citoyen disant « je ne veux pas les pesticides », ne sont pas cohérents.

On peut sortir du phyto, mais ce n’est pas à un coût nul. Il faut accepter de payer son alimentation plus cher. Il faudra aussi fournir d’énormes efforts en recherche et recherche appliquée. Et il faut couvrir les transitions. Ce ne sont pas seulement des aspects de l’innovation technologique et technique, c’est aussi de l’innovation organisationnelle. Ça peut par exemple passer par des démarches assurantielles. Aujourd’hui on couvre le risque contre la grêle et le gel, demain on pourrait avoir intérêt à couvrir le risque contre une maladie. Avant, l’agriculteur pouvait utiliser un pesticide, demain il va dire – « Monsieur, je ne sais pas quoi faire, je préfère ne pas aller dans cette direction, ne pas renoncer aux phytos ».

La sortie des pesticides à long terme est possible et souhaitable mais elle ne se fera pas en un claquement de doigts. On va créer des systèmes qui vont être plus complexes, et c’est ce qu’il faut réussir à imaginer – comment créer des systèmes complexes mais qui restent pilotables et pas compliqués en utilisation. Il est hors de question de rendre la vie impossible aux agriculteurs.

Sortir du glyphosate va faire partie des grandes transitions

A.G. : Pourquoi cette question de la sortie des phytos se concentre autour du glyphosate? Est-il plus dangereux que d’autres produits ?

C.H. : Le glyphosate ne fait pas partie des pesticides les plus dangereux. Mais il est devenu un sujet sociétal. Pendant le repas de Noël, tout le monde a parlé du glyphosate au moins une fois. Pourtant c’est une molécule dont le principal défaut est d’être extrêmement efficace et peu chère, surtout depuis que le brevet est tombé dans le domaine public en 2000. Elle marche partout, dans toutes les conditions et est extrêmement facile à utiliser. C’est cela qui a expliqué sa généralisation. Et c’est parce qu’elle a été généralisée qu’elle a fini par être rejetée. Pourtant de toutes les molécules pesticides, elle est loin d’être la plus problématique. La question du glyphosate est très illustrative. On a dépassé le fait de nous demander si c’est dangereux ou pas; on est arrivé au point de nous dire qu’on n’en veut plus. Sortir du glyphosate va faire partie des grandes transitions, comme l’agriculture en a déjà connu.

Ce qui est nouveau dans ce paysage c’est qu’il faut manipuler avec beaucoup de précaution la logique de l’impact sur la santé. Parce qu’on manipule la peur. Et la peur est une très mauvaise conseillère, c’est bien connu. La recherche doit éclairer cette question mais on voit que cette question est éminemment politique et sociétale.

Les transitions passent par la problématique de l’éducation et la formation des agriculteurs, mais aussi des citoyens et consommateurs. Retisser le lien entre ce que je consomme et d’où ça vient et comment c’est produit est très important. Le fait que 80 % d’européens vivent en ville, a distendu ce lien. Une même personne veut des produits naturels et achète des tomates à Noël. Je trouve très intéressant du point de vue sociologique ce qui se passe dans les jardins urbains. L’agriculture sur les toits de Paris ne nourrira jamais Paris, c’est une question de surface. Par contre, on peut faire pousser des légumes et se rendre compte de la réalité biologique. S’il fait beau le 15 mars, que l’on plante tes tomates mais qu’en avril il fait froid, elles meurent : c’est la contrainte biologique. Et ceci fait partie des leviers de l’éducation.