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Indispensable, mais difficile relance de l’agriculture en zone de conflits

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La sauvegarde ou la relance de l’agriculture en zone de conflits, indispensable au maintien et même à la sécurité des populations, a du mal à mobiliser les fonds internationaux, happés par l’aide d’urgence. Mali, Yémen, Centrafrique, République démocratique du Congo, Sud Soudan et bien sûr, la Syrie et l’Irak, avec les déplacements et l’exode massif des populations vers les pays voisins, partout la production des champs a plongé.

« En Syrie, la production céréalière de quatre millions de tonnes en moyenne a à peine atteint les deux millions de tonnes l’an dernier. En République centrafricaine, nous avons constaté une chute abrupte des récoltes de l’ordre de 58% comparé à leur niveau d’avant crise« . Abandonnant les bureaux de la FAO, à Rome, Daniel Burgeon, directeur de la Division Urgences et réhabilitation de l’organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation, visite fréquemment les territoires damnés par la violence et l’abandon. Villages délaissés ou camps de déplacés/réfugiés surpeuplés se prêtent mal aux travaux agricoles. D’autant plus quand les fermiers sont privés de semences, d’engrais et même d’outils de travail.

Appels de fonds sans réponse

En pleine saison des semis, la FAO vient de distribuer des intrants à 140.000 foyers centrafricains. Comme elle appuie la relance de la production vivrière de 25.000 ménages vulnérables au Nord Mali et soutient 8.000 familles d’éleveurs. « Mais les appels de fonds lancés par la FAO pour plus de 40 milliards de dollars ont été couverts pour moins de 25%« , indique l’expert. « On a un trou financier énorme car l’essentiel de l’aide va à l’humanitaire d’urgence. Pourtant sauver les moyens d’existence aide à bâtir la résilience et permettrait en même temps de réduire la pression sur les agences humanitaires« . En règle générale, assure-t-il, « les agriculteurs ont la volonté de nourrir leur famille et de rester sur leurs terres quand ils le peuvent« . Mais à condition de les y aider. « En Syrie, même hors des zones de combat l’approvisionnement des provinces est perturbé. Les semis ont pu se faire dans de bonnes conditions climatiques cette année, mais le gouvernement n’a pu distribuer que 12% des besoins en semences« . Et l’usine d’engrais de Homs (ouest) fonctionne au ralenti.

36 millions d’animaux dont 12 millions de bovins ont été jetés sur les routes

Fin mars lors de la conférence des donateurs, l’ONU a estimé à 8,4 milliards de dollars par an l’aide financière nécessaire aux plus de 10 millions de réfugiés ou déplacés de Syrie – près de la moitié des 23 millions d’habitants du pays. Un record mondial inégalé depuis 20 ans selon l’ONU. Suivant ces foules qui fuient, des millions de têtes de bétail ont pris la route en empruntant des chemins éloignés des itinéraires de migration traditionnels reprend Daniel Burgeon. « 36 millions d’animaux dont 12 millions de bovins ont été jetés sur les routes sur de longues distances, plus de 400 km, où ils se retrouvent en conflit dans les zones céréalières avec les productions. D’où un risque d’incidents entre agriculteurs et éleveurs« . La FAO intervient pour essayer de faciliter le dialogue. « Mais ce sont ces mêmes effets en cascades qu’on retrouve en RCA ou au Mali« , note le responsable.

Urgences qui durent

De plus l’effondrement du système sanitaire prive les pasteurs nomades de toute surveillance de leurs troupeaux. Et déjà des pathologies apparaissent au Liban comme la dermatose nodulaire du bovin (lumpy skin disease) et des craintes sérieuses sur la fièvre aphteuse. Cette semaine l’ONU a lancé une alerte concernant la détérioration brutale de la situation au Yémen où 60% des 26 millions d’habitants ont besoin d’assistance alimentaire. Mais d’autres conflits qui perdurent finissent par instaurer une urgence permanente, comme au Sud-Soudan où « plusieurs millions de personnes, dans les zones les plus affectées par les combats, sont à la limite de la famine« . Et le conflit fait tache d’huile: « des zones stables en terme de sécurité alimentaire finissent par en payer le prix« . En décembre dernier, un colloque de la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (Farm) avait mis en exergue la nécessité d’occuper les territoires ruraux pour lutter contre les « zones grises » propices à l’insécurité. « Seule l’agriculture justifie de demeurer sur un territoire » avait alors souligné Hamidou Touré, responsable de l’organisation paysanne Baabahu Jici au Mali. « Mais encore faut-il créer le minimum de conditions pour que la population puisse y vivre » soulignait-il alors.

Anne CHAON pour AFP