Politique

Glyphosate : de la difficulté de concilier écologie et économie

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Tensions au sein du gouvernement allemand, apparent cafouillage de communication en France, divergences Paris-Berlin : le débat autour de la réautorisation du glyphosate en Europe illustre la difficulté de concilier aspirations écologiques et réalités économiques auxquelles sont confrontés les agriculteurs.

Cette réautorisation lundi, votée par le représentant allemand, sur une consigne du ministre conservateur de l’Agriculture Christian Schmidt, a été critiquée mardi par la chancelière Angela Merkel elle-même, qui a argué qu’elle n’avait « pas correspondu à la position sur laquelle le gouvernement s’était mis d’accord« , et par la ministre sociale-démocrate de l’Environnement Barbara Hendricks. Et ce au moment où conservateurs et sociaux-démocrates, membres de la coalition gouvernementale sortante, tentent de négocier une nouvelle alliance. Cette position allemande est aussi à contre-pied de la française à l’heure où l’Europe s’interroge sur l’avenir de son moteur franco-allemand. En France, ce sont les réactions bien différentes du président Emmanuel Macron et du ministre de l’Agriculture Stéphane Travert qui ont sonné comme un couac. Alors que le premier annonçait une interdiction de l’herbicide controversé en France « au plus tard dans trois ans« , le second se félicitait de la reconduction pour cinq ans de la licence décidée par l’UE. Avant d’appeler mardi à « mobilis(er) l’ensemble des professionnels pour trouver des alternatives durables dans le temps demandé par le président Macron« .

Réduire de 50% l’usage des produits phytosanitaires à l’horizon 2030

Pour les agriculteurs, l’utilisation du glyphosate est aujourd’hui une nécessité économique. Ce n’est pas un hasard si cet herbicide est le plus vendu du monde : il est terriblement efficace pour un prix modeste et permet de contenir les coûts de revient des céréales, à un moment où les cours mondiaux sont très bas. Mais il est « cancérogène probable » pour le Centre international de recherche sur le cancer, un organe de l’OMS (Organisation mondiale de la santé). Les agriculteurs travaillent avec les instituts de recherche afin de mettre au point un produit de substitution, mais il n’y a toujours « pas de solution miracle » pour en réduire l’usage, selon les chercheurs. Pour atteindre l’objectif de réduire de 50% l’usage des produits phytosanitaires à l’horizon 2030, l’Institut national de recherches agronomiques (Inra) travaille sur une « combinaison de plusieurs approches » : une amélioration de la sélection génétique, des progrès en agronomie et le biocontrôle, expliquait récemment son président Philippe Mauguin.

« Le désherbage mécanique, le labour et l’allongement des rotations culturales sont moins efficaces, plus chers et plus compliqués à mettre en oeuvre. L’utilisation d’autres intrants n’apporterait en outre pas de bénéfices environnementaux, sanitaires, organisationnels ou économiques », affirme la Plateforme Glyphosate France, groupe d’entreprises commercialisant en France des produits à base de glyphosate. « Nous réaffirmons que les alternatives techniques existent » mais « si elles ne sont pas massivement utilisées par les paysans aujourd’hui, c’est en grande partie pour des raisons économiques », assure pour sa part la Confédération paysanne, un syndicat agricole opposé aux pesticides chimiques.

Distorsion de concurrence

Seul consensus entre les acteurs, le coût important des solutions de substitution. L’agriculture française étant en proie à un marasme depuis plusieurs années, limiter l’utilisation du glyphosate au bout de trois ans, quand les autres pays européens ont droit à cinq ans, refait surgir le spectre d’une distorsion de concurrence. Les producteurs de blé français qui ont cédé leur place de premiers exportateurs européens aux Allemands en 2016 sont les premiers à s’en inquiéter. « Cinq ans, pour un plan de sortie du glyphosate, c’est déjà beaucoup trop court quand on vit au quotidien dans le principe de réalité économique qui veut qu’au niveau international, les autres producteurs peuvent l’utiliser sans contrainte », regrette l’interprofession des céréales et oléagineux dans un communiqué commun mardi. « On va faire quoi pour les céréales qu’on mange le matin si on a des céréales allemandes ?« , s’est interrogé le député européen EELV (écologiste) Yannick Jadot. « Il faudrait une clause de sauvegarde, comme pour le diméthoate » interdit l’an dernier en France sur les cerisiers, a argué Laurent Pinatel, le porte-parole de la Confédération paysanne. Après avoir interdit cet insecticide en France en 2016, le gouvernement avait aussi prohibé l’importation de fruits traités avec ce produit des autres pays européens, tant pour éviter les distorsions de concurrence que pour protéger les consommateurs français.
Par Emmanuelle TRECOLLE pour AFP