Politique

Clap de fin pour les États généraux de l’alimentation

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Ils ont assisté à un ou plusieurs des quatorze ateliers proposés par les États généraux de l’alimentation. En tant que participants ou comme témoins auditionnés. Alors qu’Édouard Philippe vient de conclure cinq mois de travaux par l’annonce d’un projet de loi sur l’alimentation qui devrait être adopté par ordonnances avant la fin du premier semestre 2018, quatre d’entre eux ont accepté de livrer leurs sentiments à Alimentation Générale. Entre vigilance, découragement et optimisme.

 Cyrielle Den Hartigh : « Passons de la discussion à l’action »

A l’issue de cette journée de clôture, le Réseau action climat n’y voit pas beaucoup plus clair. « Ça a commencé par l’annonce de l’absence de Nicolas Hulot, ce midi (jeudi 21/12, ndlr). Je ne sais pas si c’est un boycott de sa part, répond Cyrielle Den Hartigh, mais c’est très inquiétant pour la suite. » Ce qui est clair, en revanche, c’est sa réaction face au choix de faire passer la loi sur l’alimentation par ordonnances. « Je suis pour une loi débattue et votée par voie démocratique, avec implication des deux chambres. » Une constance collective et contradictoire que suit, depuis le début des États généraux, le Réseau action climat qui a décidé de jouer le jeu de la concertation durant cinq mois. Quoi que très critique sur l’organisation et la gouvernance des ateliers, Cyrielle Den Hartigh préfère se concentrer sur le fond. Et dit vouloir rester vigilante sur les questions concernant le recours a davantage de protéines végétales dans l’alimentation, à l’instauration d’un taux de 30 % de produits bio dans les cantines scolaires, ainsi qu’à davantage de transparence dans les négociations entre les centrales d’achat, leurs fournisseurs et les agriculteurs.

« Nous resterons également vigilants concernant la mise en place du plan filières agricoles annoncé. En matière de climat, de santé humaine et animale, il s’agit d’une priorité. »

Une priorité partagée par une trentaine d’interprofessions qui a animé les phases une et deux de ces États généraux. « De la discussion, il nous faut maintenant passer à l’action », incante la militante. Pas sûr pourtant que la voie de l’ordonnance et le flou du calendrier, renvoyé à l’incertain premier semestre 2018, rassurent Cyrielle Den Hartigh et les membres du Réseau action climat. « A l’issue de ces conclusions, on n’y voit pas beaucoup plus clair », confirmait cette dernière à l’issue de la clôture des États généraux de l’alimentation par le Premier ministre.

Nicolas Imbert : « Des conclusions contre-productives »

Le directeur exécutif de Green Cross France n’y va pas avec le dos de la cuillère. « Il faut être clair, les États généraux de l’alimentation ont permis à Stéphane Travert de découvrir la réalité agricole de nos territoires, pas de répondre à l’impasse dans laquelle elle se trouve. » Rien à sauver ? Même pas l’interdiction décidées des promotions du type « un acheté, un gratuit » ou l’obligation faite aux distributeurs de revendre au minimum tout produit alimentaire au prix où ils l’ont acheté, majoré de 10 % pour le consommateur ?

«Cela ne change en rien le modèle d’une agriculture industrielle qui étrangle les producteurs et empoisonne les consommateurs. »

Si Nicolas Imbert reconnaît que le plan Écophyto II « est acquis », le directeur de l’ONG s’étonne de conclusions « contre-productives » qui enferment le débat français dans « un ping-pong incessant » entre syndicats agricoles et grande distribution. Oubliant qu’une « majorité de consommateurs et d’associatifs sont aujourd’hui prêts à redonner le pouvoir aux territoires et aux filières. »

Militant en faveur d’une régionalisation de la politique alimentaire, protégeant filières et emplois, Green Cross France a choisi l’audition plutôt que la participation à ces États généraux. « Déjà parce que la présence des ONG était plus que limitée. Surtout, parce que celles qui ont fait ce choix en sont sorties épuisées, explique le directeur exécutif. Or, se couper des territoires, ce n’est pas voir que les inégalités déjà existantes vont s’accentuer face aux dérèglements climatiques. » Et Nicolas Imbert de prendre l’exemple du Rhône. « Déjà impacté toute l’année par le refroidissement des centrales nucléaires, l’hiver par les canons à neige des stations de ski, son débit devrait diminuer de 30 %, d’ici à 2050, si on poursuit avec le modèle industriel. »  Un résultat sous forme de double peine qui pénaliserait la production intensive d’abricots et risquerait, à terme, d’empêcher le développement d’autres formes d’agriculture moins gourmandes en eau. Une diversification des modes de productions qui fait partie des 4D défendus par l’ONG. « N’oublions pas qu’Emmanuel Macron a été élu sur l’envie commune de changer le logiciel du « vieux monde », conclut Nicolas Imbert. L’évolution nécessaire de l’alimentation en fait partie et passe par davantage de diversification, de déconcentration, de décarbonation et de démocratie. »

David Garbous : « Ces États généraux sonnent la fin des dogmes »

« Nous avions à la fois besoin de nous écouter et d’un alignement fort. C’est, dans l’ensemble, ce qu’il s’est passé. » Participant actif aux ateliers 1, 6 et 11, le directeur de la stratégie marketing de Fleury Michon va même plus loin : « Ces États généraux marquent un précédent : nous sommes tombés d’accord sur les fondamentaux. Maintenant, on ne peut plus revenir en arrière. » Pour David Garbous, deux phases de réflexion ont émaillé ces cinq mois de concertation. « La première, très économique, a permis à tous d’exprimer ses idées, ses envies, ses freins. » Avec, pour objectif, « d’installer au mieux une sérénité sur ces questions et mettre un terme à la guerre des prix ». Une avancée dont le représentant de l’agroalimentaire se dit « très heureux ». D’autant qu’elle a été accompagnée « par la prise de position du Président de la République qui a décidé de se fixer pour ambition une montée en gamme de l’ensemble de la production française, cela en permettant aux consommateurs de manger mieux, moins et de manière davantage diversifiée ».

Une mission, en réalité, déjà engagée par Fleury Michon. Valorisation du végétal, création d’une filière porcine bio en France, produits élaborés sans OGM ni antibiotique… « Ces changements structurants sont très encourageants, poursuit David Garbous. Cette première phase a démontré que le bon sens politique signifiait aussi vouloir réinventer collectivement les choses. » Une ambition que le directeur de la stratégie marketing dit avoir « fortement ressenti » lors de la deuxième phase de réflexion.

« A la question de savoir quel modèle agricole il nous faudrait construire à l’horizon 2030, nous avons répondu qu’il n’y avait pas une solution unique mais une multiplication des modèles. L’intensif seul n’est plus la solution comme le bio, seul, ne la sera pas davantage. »

Même s’il reconnaît que le code de bonne conduite, signé en novembre dernier par les distributeurs, vient de subir un sérieux accro lors des actuelles négociations entre les centrales d’achat et leurs fournisseurs, David Garbous le dit sans ambages : « Ces États généraux sonnent la fin des dogmes, s’ancrent davantage sur la réalité des territoires et prouvent que chaque modèle est vertueux en soi, s’il y a diversification. »

Paul François : « Pas un mot sur l’impact des pesticides sur la santé »

Pour cet agriculteur charentais, premier exploitant français à avoir fait plier le géant Monsanto suite à son intoxication à l’herbicide Lasso, il y a des signes qui ne trompent pas. « Alors que, dès le départ, il avait été l’un des ministres à défendre la tenue de ces États généraux, on nous a annoncé ce matin (jeudi 21 décembre, ndlr) que Nicolas Hulot ne pourrait finalement pas intervenir comme prévu… Personne n’est dupe. Pour moi, comme pour d’autres, il s’agit d’un boycott de sa part. » Paul François en veut également pour preuve : « Lors des conclusions, rien, pas un mot sur l’impact des pesticides sur la santé des agriculteurs, de leurs employés, des riverains et des consommateurs. » Pas plus que sur l’opportunité de privilégier les filières courtes. « Alors même qu’à Phyto-victimes, nous n’avons eu de cesse de rappeler en ateliers que, bien organisées, ces filières font partie des solutions aux crises environnementales et sanitaires que nous traversons. »

Évoquant le calendrier agricole français fixé à 2030 (un tiers d’exploitations en bio, un tiers en haute valeur environnementale, un tiers en conventionnel, ndlr), Paul François « pensait naïvement que le gouvernement saisirait cette opportunité de lier dynamique économique, environnementale, sanitaire et sociale. Des notions que j’associe volontiers d’autant plus que, pendant vingt ans, j’ai exercé en conventionnel avant de me convertir progressivement en bio. » Une transition écologique et économique indispensable pour nourrir mieux les consommateurs et rétribuer davantage les agriculteurs. « Dans le contexte actuel, décrit l’auteur d’« Un paysan contre Monsanto », si j’étais resté en conventionnel, j’aurai dû licencier un de mes salariés. Or, avec le même chiffre d’affaires en bio, non seulement j’ai maintenu mes deux employés mais je vais même pouvoir envisager d’en embaucher un troisième. »

Déçu par les  conclusions de ces États généraux, Paul François reconnaît tout de même des avancées en termes de restauration collective et scolaire, mais prévient :

« Cette révolution culturelle est vitale et bouleversera, qu’on le veuille ou non, nos représentations et nos pratiques. Si certains freinent parce qu’ils ont peur de ne plus gagner assez d’argent, la seule solution est d’évoluer : pour eux et, surtout, pour nous tous. »