Climat

COP22

L’agriculture, coupable et porteuse de solutions

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Salaheddine Mezouar, Ministre des Affaires étrangères, a ouvert en tant que Président la 22ème Conférence des Parties (COP 22) qui se tient à Marrakech du 7 au 18 novembre. On y traite bien entendu des enjeux climatiques à venir mais dans le contexte nouveau de l’arrivée de Donald trump à la Présidence des Etast-Unis, lequel flirte régulièrement avec les plus climatosceptiques. À la différence de la COP 21, durant laquelle l’agriculture a été peu, voire pas abordée, la COP 22 se penche sur le sujet. Victime et coupable du changement climatique mondial, l’agriculture voudrait prouver qu’elle est aussi une solution au réchauffement, à travers une meilleure utilisation des sols et des terres agricoles.

Selon l’OCDE, l’agriculture est responsable d’au moins un quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre: elle contribue directement au réchauffement à hauteur de 17%, notamment à travers l’élevage, auxquels s’ajoutent 7 à 14% liés à des modifications d’affectation des terres (déforestation..). Et rien qu’en ce qui concerne le territoire français, « en matière de climat, notre système agricole et alimentaire émet plus de 30% des émissions de gaz à effet de serre, sans compter les importations (engrais azotés, alimentation pour animaux, etc) » souligne Réseau Action Climat France dans un document regroupant  » 6 mesures incontournables pour une transition écologique juste ».

Vers une autre agriculture

De 3,7 milliards d’habitants en 1970, la planète devrait passer à 9,7 milliards en 2050. Comme l’a souligné la FAO le 17 octobre dernier, l’agriculture et les systèmes alimentaires devront donc subir une « transformation profonde » pour relever le défi colossal et paradoxal auquel ils sont confrontés : réduire les émissions tout en nourrissant plus de monde. Les idées se multiplient, notamment autour de l’Afrique, qui n’assure pas son autonomie alimentaire, comme le projet d’universitaires britanniques « Agriculture for impact », ou l’initiative « Triple A » (Adaptation de l’Agriculture Africaine) du Maroc.

« Certaines formes d’agriculture émettent plus de gaz à effet de serre que d’autres. N’en déplaise aux défenseurs d’un certain modèle agricole, ce sont bien les formes d’agriculture réellement écologique, peu intensive en produits chimiques et en importation qui sont le moins nocives pour le climat. Et par nos choix alimentaires, nous pouvons soutenir l’un, ou bien l’autre. » soulignait Cyrielle Denhartigh  l’an passé lors de la COP21. Des scientifiques français, soutenus par le gouvernement, proposent un projet plus global, baptisé « 4 pour 1000 » qui s’appuie sur l’agro-écologie ou encore l’agroforesterie. Selon eux, en utilisant un peu plus chaque année les prairies et les champs comme pompe à carbone, et en cultivant différemment, on pourrait stocker 0,4% (soit 4 pour 1.000) de carbone de plus par an dans les sols et stopper l’augmentation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère.

La fertilité des sols

Cette question de l’utilisation des terres agricoles a pris une place centrale dans les négociations sur le climat qui ont repris à Marrakech cette semaine sous l’égide de l’Onu, pour la première fois depuis la signature de l’accord de Paris en décembre. Selon le professeur Sir Gordon Conway, de l’Imperial College de Londres, le projet britannique est aussi basé sur de meilleurs apports de carbone dans le sol, ce qui permet de générer un deuxième effet positif: les rendements agricoles progressent car la terre devient plus fertile. Un axe fort soutenu par ailleurs par les promoteurs de l’initiative européenne People4Soil.

Pour parvenir à ce cercle vertueux, il faut trouver des financements pour les projets innovants puis convaincre les politiques, a indiqué récemment à l’AFP Pierre-Marie Aubert, chercheur à l’IDDRI, centre de réflexion spécialisé dans les systèmes agricoles et alimentaires durables.

Des actions différenciées selon les latitudes

Outre la réduction des engrais et produits phytosanitaires, les bonnes pratiques conseillées passent par une foule d’autres actions, adaptables selon les latitudes : lutter contre l’érosion et restaurer des sols agricoles disparus, ne jamais laisser la terre nue en hiver, laisser des cultures enfouies qui nourrissent les sols, cultiver sous les arbres, faire des rotations de cultures.

Mais aussi une réduction des protéines d’origine animale dans l’alimentation au profit des protéines végétales prônée par de nombreuses ONG et relayée par la campagne Slow Meat. Les apports protéiques pouvant être comblés par de nombreux végétaux, à commencer par les légumes secs (légumineuses, lentilles, pois chiche) qui ont par ailleurs la double vertu de capter l’azote de l’air, fertilisant naturel, et de le relarguer dans la terre pour la culture suivante.

L’enjeu de l’Afrique

« L’adaptation de l’agriculture africaine » est « une priorité » soulignait le Monde dans un article du 9 novembre dernier. Pour autant les points de vues sur le type d’agriculture à privilégier divergent profondément. Alors qu’un certain nombre d’institutions à l’instar de la fondation Assemblée des citoyens et Citoyennes de la Méditerranée (FACM) invite a se mobiliser pour une véritable transition alimentaire en Méditerranée, un responsable gouvernemental en évoquant l’Afrique reconnaît : « Dans les endroits où les terres sont déjà très pauvres, il faudra peut-être avoir recours aux engrais« .

Tous ces efforts doivent aller de pair avec une amélioration des sélections génétiques des espèces végétales pour qu’elles résistent à la sécheresse ou aux maladies. « Le problème majeur va être d’arriver à stabiliser les productions », note Sebastien Abis, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris, et auteur du récent essai « Agriculture et climat », avec Mohammed Sadiki, professeur de génétique de l’Institut agronomique vétérinaire de Rabat.

Selon lui, il est « dangereux d’avoir un discours de décroissance de la production agricole à l’échelle globale » du fait de l’augmentation du nombre de bouches à nourrir. Mais tout le monde n’est pas d’accord. « Aujourd’hui la planète produit le double de ce dont elle a besoin en matière alimentaire: 4.600 calories par jour et par habitant, alors que l’on a besoin de seulement 2.300 calories« , affirmait récemment à l’AFP Hans Herren, président du centre Millenium à Washington, chargé d’établir des modèles mathématiques pour le compte de l’Onu en matière de développement durable.