Nos amies les abeilles

Des toits aux catacombes, plus de 700 ruches en activité à Paris

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Pour rendre visite à ses abeilles installées sur le toit de la Monnaie en plein Paris, en surplomb de la Seine, l’apiculteur Audric de Campeau passe un harnais : « Ce n’est pas dangereux, mais les assurances m’y obligent ». Idem Place Vendôme, sur le toit d’un célèbre joaillier où des câbles en métal courent sur le zinc entre bouches d’aération et cheminées pour maintenance des ruches.

De là-haut, le regard porte loin vers la Tour Eiffel et Montparnasse. « J’ai de la chance, mon bureau est dans le ciel », sourit l’apiculteur, 34 ans, qui troque souvent la combinaison blanche professionnelle contre un simple chapeau de paille recouvert d’un filet de protection.

Il a baptisé son entreprise « Le miel de Paris ». Personne n’a osé verbaliser sa voiture chargée de cadres à miel et de matériels, garée près des voitures de maîtres qui attendent à la sortie de l’hôtel Ritz. Sous le pare-brise, l’apiculteur a pris soin de laisser un grand panneau de signalisation routière portant l’inscription « Attention, Abeilles », là où d’autres écrivent, « convoyeur de fonds » ou « médecin urgentiste ». De fait, son métier le lie à ces deux corporations : produire un miel, qu’il baptise « or liquide », tout en s’occupant de la santé de milliers d’ouvrières ailées.

Hydromel souterrain

Ses ruches sont installées au sommet de monuments, dans des cours, sur des terrasses ou sur le toit d’immeubles de bureau. « Le propre de l’apiculteur urbain est qu’il a beaucoup d’escaliers à monter », note-t-il sobrement. Son itinéraire le fait sauter du toit de la Monnaie de Paris à celui de l’Académie française voisine. Avec de discrets détours souterrains, dans une antique carrière de pierres, où il fait vieillir en fût de chêne un hydromel de sa création. Commercialisé 34,90 euros la bouteille de 200 ml, le breuvage, issu de la fermentation de miel, de levures et d’eau, est « élevé » dans des fûts qui ont déjà accueilli du Bourgogne ou du sherry.

Lui qui a passé une partie de son adolescence à explorer illégalement les catacombes parisiennes préfère taire le nom exact du lieu où ses tonneaux sont installés. Une galerie à 30 mètres sous terre. « Température stable, hygrométrie forte, parfaite pour empêcher l’évaporation du vin, et zéro vibration. De quoi réussir un assemblage « digne d’un grand cru », s’enthousiasme l’apiculteur autodidacte, passionné de viticulture.

En 2015, dernier recensement, Paris comptait plus de 700 ruches. Parmi les plus connues, celles de l’Opéra, installées depuis 1982. Le rucher-école du jardin du Luxembourg de la Société centrale d’apiculture (SCA), existe depuis 1856. En mars, la capitale s’est dotée d’un plan « ruches et pollinisateurs » pour renforcer les actions en faveur de ces animaux –surtout des insectes– qui vont d’une plante à l’autre et disséminent du pollen. Et de plus en plus d’entreprises – parmi lesquelles l’Agence France Presse (AFP), en plein centre de Paris – implantent aussi des ruchers sur leurs toits. Le chaînon manquant de la biodiversité pour renouer le lien distendu entre ville et nature.

Selon le type d’accord qu’Audric de Campeau a passé avec les propriétaires des lieux qu’il a investis, le miel lui appartient ou pas. Certains veulent offrir le miel à leurs clients, et rémunèrent seulement ses services. Le miel du musée d’Orsay s’achète dans la boutique du musée. A la Monnaie de Paris, le chef Guy Savoy, qui a ouvert un restaurant dans les lieux, l’utilise pour ses desserts. Dans certains endroits, les propriétaires lui laissent le nectar, commercialisé par plusieurs enseignes parisiennes dans des flacons numérotés à la main.

Le miel urbain, un kaléidoscope

L’apiculteur ne tarit pas d’éloges sur la qualité du miel de Paris, d’une richesse difficile à trouver ailleurs selon lui. Et sans pesticides, désormais interdits dans les lieux publics. Pour Olivier Darné, autre apiculteur francilien, qui produit le « miel béton » à Saint-Denis, vendu dans des épiceries fines ou des boulangeries de luxe, le miel urbain représente un vrai kaléidoscope. Car les abeilles vont « chercher leur pitance » aussi bien « sur des appuis de fenêtres, des cours intérieures, des arbres d’alignement urbain que dans les délaissés urbains (des coins de rue où la nature reprend ses droits) », dit-il.

Paris regorge d’essences rares et subtiles dans ses parcs et jardins. En 2016, comme dans le reste de la France, la production de miel n’a pourtant pas été glorieuse, même s’il est difficile d’obtenir des chiffres globaux. La faute surtout au mauvais temps, à la pluie quasi-continue en mai et juin, qui a rendu difficile la collecte de pollen et de nectar. Mais aussi aux morts massives de colonies dans certains endroits, ou au parasite « varroa », la terreur des ruchers.

Selon l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF), le taux de mortalité des abeilles s’est élevé à 30-35% en France en 2016. Et la production française de miel s’est effondrée de 33,5%, à 16.099 tonnes contre 24.224 t en 2015, selon France Agrimer, organisme lié au ministère de l’Agriculture. Pratiquement toutes les régions ont baissé. Sauf les Hauts-de-France et… l’Ile-de-France, qui a produit 342 tonnes de miel contre 315 en 2015.

Par Isabel MALSANG pour AFP

Photo : lemieldeparis.com