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Najib Nasary, l’ancien réfugié afghan devenu boulanger cévenol

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La séance parlementaire du mercredi 16 septembre a secoué bon nombre de députés. Invités à débattre de la question des réfugiés, ils se sont faits l’écho des inquiétudes de leurs administrés. Même si l’émotion suscitée par la photo du corps du petit Aylan, retrouvé mort sur une plage de Turquie, a remué les Français, « au pic de cette émotion, la moitié d’entre eux était défavorable à l’accueil des migrants ». Un avis que ne partagent pas les habitants des communes gardoises de Lassalle et de Soudorgues. Grâce à l’accueil et à l’intégration de réfugiés afghans, ces derniers ont même vu ressusciter leur économie locale. Et ce, depuis 2009.

David et Najib mettent les pains au four.

David et Najib mettent les pains au four.

En ce samedi de septembre, la brume enveloppe de son coton ouaté le hameau de Soudorgues. Le crachin qui charge l’atmosphère d’humidité n’est rien, comparé à l’épisode cévenol qui va s’abattre, le lendemain matin, sur le village voisin de Lasalle. Une ambiance particulière qui a immédiatement séduit Najib Nasary. Afghan des hauts plateaux montagneux, le jeune homme, au léger sourire prolongé par un fin liseré de barbe, est d’abord arrivé à Nîmes avant d’élire domicile dans ce bout du Gard.

C’était à l’automne 2009, suite au coup de karcher médiatique passé avec force par Éric Besson dans la « jungle » de Calais. Pourchassés et disséminés à travers l’hexagone, Najib et ses compagnons d’infortune, qui fuyaient la guerre chez eux, se sont mis à fuir la police en France. « Le conseil presbytéral de Nîmes a été le premier à les accueillir, se souvient Michel Lafont, membre du conseil régional de l’Église protestante unie du Languedoc-Roussillon, avant de lancer un appel aux autres entraides de la région. »

À la veille de Noël, l’Église protestante unie de Nîmes passe donc le relais à celle de Lasalle. Cette dernière décide de mettre les locaux du presbytère à disposition. Les militants s’activent, tiennent des stands sur le marché pour recueillir de quoi nourrir dix-huit de ces jeunes, arrivés dans ce haut lieu des luttes cévenoles. Trop nombreux pour tous vivre dans l’appartement de l’entraide, ses membres s’adressent à la mairie. « Quand ils sont venus nous voir, explique Éric Testa, je ne me souviens même pas si nous avons demandé une délibération auprès du conseil municipal pour leur ouvrir les gîtes communaux. Il y a quinze familles de Justes1 à Lasalle alors la question de l’accueil ne se posait même pas, affirme l’adjoint au maire, lui-même fils de maquisards d’origine juive. Vous savez, dans l’Histoire, il y a des choses qui marquent. Je ne vois pas au nom de quoi il ne faudrait pas poursuivre ce combat. »

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David et Najib

Du club de boule au four à pain…
À quelques encablures de là, sur les hauteurs de Lassalle, les portes aussi se sont ouvertes. Enserré entre rochers et châtaigniers, le plateau de Soudorgues a également vu, en ces arrivées, une chance. Située à près d’une heure de voiture d’Alès, cette petite commune gardoise vit au rythme des retraités et des jeunes citadins venus s’installer ici pour fuir la hausse des loyers montpelliérains. « Secoués par ce qui se passe à Lassalle », les conseillers municipaux invitent chacun à participer à une réunion publique. Son but est de lancer l’idée de l’accueil et de l’intégration de ces jeunes Afghans sur la commune. Présente ce jour-là, Vicki Gerbranda prend la parole et arrive à convaincre les habitants de « prendre leur part dans cet accueil ».

Après un avis pris en faveur de cette expérimentation, c’est à Jean-Louis Fine, compagnon de Vicki Gerbranda et adjoint au maire, d’organiser les choses. De la protection première à un accueil durable, Soudorgues expérimente elle aussi l’intégration. À rebours des discours frileux et haineux déjà ambiants à cette époque-là. « Pour cela, explique l’élu, nous avons inscrit Najib au club de la boule soudorguaise. » Au départ, le jeune homme tout comme les joueurs sont obligés de sortir de leur torpeur. Chacun se jauge, se juge un peu même, et, au fil des discussions, l’un d’entre eux comprend, qu’en Afghanistan, Najib était boulanger.

Ni une ni deux, l’habitant fait remonter l’info à la mairie. Qui voit en cette nouvelle, l’occasion de redonner vie au four à pain communal. Tradition cévenole ancestrale, l’utilisation d’un four public est depuis longtemps tombée en désuétude. A Soudorgues comme ailleurs dans les Cévennes. Le conseil municipal se réunit, vote une subvention de 600 € et lance la réfection du bâtiment. L’arc de briques retrouve tout son rouge, la charpente de l’édifice toute sa robustesse. En quelques semaines, les artisans locaux remettent en état le four et donne des idées à Jean-Louis Fine. « Puisque Najib était boulanger dans son pays et qu’ici certaines personnes âgées n’ont plus la possibilité de descendre à Lassalle acheter leur baguette, nous lui avons proposé de reprendre l’activité. »

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Jean-Louis, Najib et David

… De l’obligation de quitter le territoire au CAP restauration
Au début intimidé, et surtout angoissé par sa situation de demandeur d’asile qui n’en fini pas d’aboutir, le jeune homme refuse. C’était sans compter sur David. Artisan-boulanger bio itinérant, le quadra, aussi sec que le tronc des marronniers, apprivoise Najib grâce à l’art de fabrication de la pâte à pain made in France. Dans l’arrière- salle d’une bâtisse communale depuis transformée en épicerie, David et Najib mélangent, malaxent, brassent des kilos de pâte épaisse. Enrobée dans du linge, déposée dans des passoirs, cette dernière sèche avant d’être moulée selon un calibrage très précis. Il suffit ensuite aux deux boulangers de descendre quelques mètres avant d’arriver au four à pain. L’antre de pierres, jadis silencieux, reprend vie au mesure que le bois se consume. « Nous avons d’abord espacé cette expérience avant de la renouveler tous les quinze jours », détaille Jean-Louis Fine qui s’est rapidement pris d’affection pour Najib Nasary.

La vie s’écoule à Soudorgues, paisible, jusqu’en ce jour où le jeune homme reçoit une Obligation de quitter le territoire français (OQTF). « L’indignation a été générale », poursuit l’élu. A tel point que toute la population se dresse vent debout contre cette décision et finit par faire plier la préfecture « à coups d’attestations et de manifestations ». Relayée par la presse locale, l’affaire atterrit sur le bureau de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) d’Alès. En recherche constante de candidats pour ses filières professionnelles, le directeur de cette dernière demande à rencontrer Jean-Louis Fine et Najib Nasary. Convaincu du potentiel du jeune afghan à s’intégrer à la vie sociale et économique de Soudorgues, ce dernier plaide en sa faveur. Un soutien de poids qui verra la préfecture du Gard délivrer à Najib une carte « vie privée, vie familiale », le 17 décembre 2011. Lui permettant de s’inscrire en CAP de restauration et de trouver, depuis, « pleinement sa place dans ce bout de France ».

Photos de Célia Bonnin 

1| Les Justes parmi les Nations sont des personnes qui ont mis leur vie en danger pour sauver des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.