Humeurs

Fast Food, Fast Mood

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Du plus loin que je me souviens, le concept de Fast Food a toujours été présent dans mon paysage alimentaire. Il a tout d’abord été synonyme de frustration lorsque petite, mes parents ne m’y emmenaient pas. Voyant mes copains y déjeuner le mercredi avec leur nounou, le désir a grandi puis s’est mué en adoration lorsque j’ai eu l’honneur d’être invitée à un «anniversaire McDonald’s» lorsque je devais avoir 7 ans.
Plongeons dans l’univers huileux et festif d’un géant de l’alimentation moderne.

Glorieux samedi où nous nous sommes goinfrés de frites et de glaces jusqu’à écœurement. Un délice à mes yeux d’enfant. Car bien sûr tout est fait pour qu’ils y soient les rois : goûts aseptisés, noyés sous la sauce, sodas et glaces et surtout le «magnifique» cadeau, gadget entre les gadgets qui fait le bonheur de tout enfant. Un graphisme attirant, coloré, standardisé, «mascotisé» avec ce cher (et terrifiant) Ronald McDonald’s au sourire débonnaire et clownesque.

A l’adolescence, le Fast Food du quartier est devenu le centre névralgique de nos mercredis après-midi après le collège. Nous nous y retrouvions en bande, partageant un coca et deux frites à six. Nos premiers «restaurants» entre potes, argent de poche oblige, nous nous cotisions toujours pour nous sustenter, nous faisions les grands, entassés autour d’une grande tablée. Restauration à la portée de presque tous, le Fast Food permet de se remplir, pas de se sentir bien, mais de se sentir plein.

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Le plus «fastement» possible

Désormais, j’y vais parfois entre amis avant une séance de cinéma ou un dimanche ennuyant.Tout y est «trop». Néons trop criards, service trop rapide, nourriture trop vite avalée, décoration trop standardisée. Et ça me saute aux yeux maintenant: ce que je considère comme une, voire LA, plus grande source de plaisir au monde est question de minutage et de vitesse. Fast, forcément. Grâce aux avancées technologiques, le contact humain est de plus en plus réduit. Voire quasiment inexistant. La dernière fois que je suis entrée dans mon Fast Food de quartier, je me suis rendue compte que les bornes automatiques avaient remplacé la prise de commande au guichet. Je passe donc ma commande électronique et on me fournit un numéro. J’attends devant un écran et 5 minutes plus tard, mon numéro apparaît et un employé, casquette vissée sur le front, les yeux vers le sol, me pousse mon plateau. Notre échange ne se résumera que par le «Merci» que je lui adresserai en partant. Un seul mot. L’interaction avec le nourricier aura duré en tout 10 minutes. Vite commandé, vite fait, vite mangé.

Nous nous asseyons avec mon amie sur ces chaises hautes devant une table fixée à la baie vitrée. Cette chaise est fixée au sol, peut pivoter mais n’a pas de dossier. Tout dans le mobilier me dit d’avaler mon burger et de partir pour qu’un nouveau client prenne ma place et ainsi de suite, le plus «fastement» possible. Ce mobilier est fait pour qu’on ne s’y éternise pas. Tout comme la décoration, l’ambiance lumineuse est crue, violente, les décorations sont factices, les matériaux sont faux: plastique qui se prend pour du bois ou du granit. Et si le vert a remplacé le rouge chez McDo, on ne s’y trompe pas. Mon plateau en plastique moulé croule sous la nourriture et des auréoles d’huile commencent à apparaître sur mon sachet de frites. Mais je suis contente d’être là avec mon amie.

Ni sang, ni veines, ni texture

D’un point de vue gustatif, c’est fidèle donc rassurant. Je n’ai pas pris de risque et j’ai pris mon menu «habituel». Je ne ressens plus grand chose, sinon le plaisir immédiat d’un besoin qui se satisfait par des mets que je connais. Du coup j’engloutis plus que je ne savoure, car peut-on savourer quelque chose qui ne ressemble plus tant que ça à de la nourriture ?Tous les aliments du Fast Food sont loin de ce qu’ils devraient être naturellement, ils sont tous conditionnés pour ne pas choquer et convenir au plus grand nombre. Ce poulet d’ailleurs, n’a de poulet que le nom, car caché sous cette épaisse couche de sauce blanche, il n’a ni véritable forme, ni véritable goût, il n’a ni sang, ni veines, ni texture. Nous sommes bien loin du Steak-frites que Roland Barthes évoquait dans ses Mythologies.

On aseptise, on calme, on carnavalise

Les aliments servis dans les Fast Food sont désacralisés, désincarnés, parodiés, vidés de leur sens et de leurs goûts. Ils ne sont plus que des ersatz d’aliments, joyeux et rassurants, bourratifs, travestis et ludiques, sans sens et sans saveurs. Tout est fait pour proscrire le choc, la violence, la bestialité de l’alimentaire. Ici, on aseptise, on calme, on carnavalise, on ment même sur ce qui rentre dans votre bouche. On ne veut pas connaître le nombre de calories ingérées, les viandes de batteries, les pesticides quand on vient y manger. Ici, l’alimentation est expéditive et compulsive.

Le Fast Food veut plaire à tout le monde mais du coup, hormis les enfants, il ne plaît plus fondamentalement à personne. Il est simplement entré dans les mœurs comme phénomène alimentaire. N’en déplaise aux nutritionnistes, il continue de constituer une pierre angulaire de notre alimentation. Ce phénomène a cristallisé le besoin d’une nourriture sans âme, mais qui exécute son rôle nourricier ; de la nourriture vite avalée, des émotions fugaces vite digérées. Néanmoins n’oublions jamais que le Fast Food, aussi populaire soit il, contribue un peu à l’étouffement du rituel ancestral, fédérateur, convivial, sacré qu’est le repas.

Clémence Paillieux, étudiante en dernière année des Arts Décoratifs de Paris, passionnée de Design & de Food est actuellement stagiaire en chef (!) à Alimentation Générale