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« Terrenales 2015 » (1/4)

Forces et faiblesses de l’agriculture écologiquement intensive

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Les 28 et 29 mai derniers, les Terrenales 2015 ont réuni plus de 11 000 visiteurs à Saint-Martin-du-Fouilloux (49). 24 temps forts, plus de 100 solutions innovantes, la manifestation pose sur les terrains des 2 200 adhérents de la coopérative Terrena toutes les questions fondamentales sur ce que sera l’agriculture de demain. On a voulu en savoir plus à travers quatre reportages que nous publierons chaque lundi.

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Episode 1 . L’agriculture écologiquement intensive. C’est un concept qui vise à utiliser intensivement les mécanismes naturels de l’environnement tout en cherchant à amplifier le fonctionnement des écosystèmes. Développée par l’agroéconomiste Michel Griffon, cette idée d’une agriculture écologiquement intensive (AEI) est largement reprise par Terrena.

Au plus près des stands de capteurs.

Au plus près des stands de capteurs.

La poussière qui colle aux pare-brises des voitures a laissé place à une voûte arborée. La courbure des branches forme comme un halo protecteur. Les oiseaux chantent et seul le frottement des chaussures des visiteurs trahi l’agitation à venir dans ce coin tranquille du Maine-et-Loire. Pour tout dire, il fait même plutôt frais sous ce sas de verdure. Niché entre Ancenis et Angers, ce dernier conduit directement au site découvert des « Terrenales ». Tout en marchant, derrière les haies bocagères, on devine des propriétés qui se font jour. Puis, le bitume refait surface. Une route découpe ce petit hameau, avant de bifurquer vers ce qui, d’ordinaire, doit être le terrain des sports de la commune de Saint-Martin-du-Fouilloux (49).

Posés à même une herbe jaunie par le changement successif des températures de ces derniers mois, des stands s’étalent de tout leur long. Ici, du matériel agricole dont les roues des moissonneuses-batteuses sont plus hautes qu’un homme debout. Là, une trayeuse à vaches, mécanisée des plus sophistiquées. Au son de la sono qui réverbère au loin, des visiteurs s’émerveillent devant un robot qui désherbe un petit lopin de terre quand d’autres s’agglutinent sur les gradins d’une tribune protégée par une lourde structure métallique pour assister à un débat sur les impacts du changement climatique. Aux points stratégiques du site, des écrans géants retransmettent la parole d’experts ou d’élus. Une ambiance de comice agricole 2.0 qui éveille autant de questionnements qu’elle n’y répond.

Habillés de la même veste crème et sans manche estampillée Terrena, on ne distingue plus vraiment les agriculteurs des techniciens agricoles. Tous ont le sourire, l’argumentaire précis et rigoureux. Tous prennent le temps, aussi bien avec les familles qu’avec les professionnels du milieu. Pendant que l’on déambule au grès des stands aux intitulés anglicisés, on ne peut s’empêcher de penser à ce « système technicien » décrit dès 1977 par le sociologue et théologien bordelais Jacques Ellul. Dans ce livre du même nom, Ellul dit que les techniques n’influencent pas uniquement la sphère de production mais bien l’ensemble de la vie économique et sociale. « Une technique puissante, faite d’instruments de puissance, qui produit des phénomènes et des structures de puissance et donc de domination. »

Des chercheurs de l'INRA et de l'ADEME en plein débat autour de la question du changement climatique.

Des chercheurs de l’INRA et de l’ADEME en plein débat autour de la question du changement climatique.

« Révolution verte » vs AEI
A mesure que la journée s’étire, que les stands discourent, s’entrechoquent cette question de savoir s’il est réellement possible de poursuivre vers la recherche d’une croissance illimitée dans un monde qui, lui, ne l’est pas avec les derniers résultats du projet Praise sur l’amélioration génétique des prairies semées. Après un an et demi de recherche, le Cefe (centre d’écologie fonctionnelle évolutive) et l’Inra de Lusignan ont démontré que « dans les parcelles en polycultures, les plantes n’extraient pas l’eau et les nutriments à la même profondeur dans le sol, leurs racines étant extrêmement différentes, explique Cyrille Violle, chercheur au Cefe-CNRS de Montpellier à nos confrères de Sciences et AvenirIl y a donc une meilleure exploitation de la ressource disponible que dans les parcelles en monoculture. »

Des plantes en mélange avec une forte biodiversité génétique, c’est pourtant ce que combat le modèle agricole productiviste « depuis les débuts de la « révolution verte » à la fin de la Seconde Guerre mondiale, poursuit l’article. La recherche (l’Inra en tête) a cherché au contraire à sélectionner par hybridation des individus extrêmement productifs qui ont ensuite été massivement utilisés par les agriculteurs. Aujourd’hui, la grande majorité des surfaces semées en grandes cultures (maïs, blé, oléagineux) sont occupées par des plantes qui ont exactement le même patrimoine génétique. Or, cette logique est en train de buter sur des contraintes physiques d’épuisement des sols biologiques, de multiplication des ravageurs s’attaquant à des clones présentant tous la même faiblesse et surtout climatiques avec l’augmentation des températures. »

Un constat que nul ne peut  ignorer et sur lequel travaillent d’autres chercheurs comme Michel Griffon. Pour cet agroéconomiste, également conseiller scientifique auprès de l’Agence nationale de la recherche, « la tendance à l’intensification à outrance s’estompe car, désormais, rationaliser un système intensif devient de plus en plus coûteux en intrants avec le risque qu’il s’adapte mal aux aléas du futur. Pour qu’un écosystème soit productif, cela demande de faire appel à de multiples compétences telles que l’ingénierie écologique. L’agro-écosystème ne doit plus être considéré comme une « boite noire » où il suffit d’y ajouter des intrants pour en récolter les fruits. L’heure est venue d’ouvrir cette « boite noire », d’en comprendre les mécanismes et de faire en sorte d’intensifier les réactions naturellement existantes. »

Le public des Terrenales assiste à un débat sur le changement climatique.

Le public des Terrenales assiste à un débat sur le changement climatique.

Compromis ou compromission ?
Cette « intensification contrôlée » de la nature, aux objectifs de rendement et de productivité clairement affichés, signe l’acte de naissance de l’agriculture écologiquement intensive (AEI). Un modèle dont « l’objectif est de produire plus mais de produire mieux, de produire avec moins d’intrants mais pas avec moins d’intelligence », répond en écho Julien Frémont [lire son portrait dans notre deuxième volet].  Jeune éleveur de bovins à Casson (44), tout à la fois ambassadeur agricole auprès du Pavillon de la France à l’Exposition universelle de Milan, « Sentinelle de la terre » pour le compte de Terrena, et père de famille aussi à l’aise dans sa tête que dans ses pompes, « ce procédé a le mérite d’offrir des effets économiquement intéressants avec des impacts environnementaux non négligeables ».

Un compromis – une compromission diront certains – dans cette mission affichée et assumée par ces agriculteurs et industriels de vouloir alimenter, dès aujourd’hui, une large partie de l’humanité, qui, en réalité, reste une question philosophique posée à l’ensemble de la société. Avec, au cœur de la réflexion entre modèle biologique, raisonné ou écologiquement intensif, cette citation de Jacques Ellul qui notait déjà dans « La technique ou l’enjeu du siècle » – ouvrage paru en 1950 : « La technique, devenue une fin en soi, n’est plus un moyen mais une valeur. »

L’ère de l’opendata
Encore placée aujourd’hui comme unique réponse à ces incertitudes météorologique, écologique et économique émaillant, et ce de tout temps, l’histoire de l’agriculture, cette valeur est passée, en deux siècles, de la mécanisation à l’automatisation. Avant d’ouvrir l’ère de l’opendata : ces nouvelles technologies qui promettent à l’agriculteur, du satellite au tracteur, de pouvoir l’aider aussi bien à contrôler ses bêtes [lire notre interview de Philippe Coiffet, en charge du programme écométhane chez Terrena, dans notre troisième volet] qu’à traiter, au centimètre carré près, ses parcelles de terrain [lire notre entretien avec Grégoire Sigel, à propos du programme Farmstar coédité par Airbus et Arvalis, dans notre quatrième et dernier volet].

Selon les estimations, cette agriculture écologiquement intensive et technologique aurait déjà séduit entre 15 et 20% des exploitations françaises. Des « agriculteurs innovants » dont les deux principaux objectifs sont d’exporter ces techniques des laboratoires de R&D à l’expérimentation directe en plein champs puis d’enclencher le débat auprès de ceux qui n’auraient pas encore fait ces choix. Comme lors de cette grande consultation menée par la coopérative Terrena sur l’usage possible ou non de la transgénèse par ses adhérents. Sur cette question des organismes génétiquement modifiés, « le débat n’est pas de savoir si nous devons ou pas accepter les OGM, mais plutôt quels OGM nous devons concevoir ou non, disait Michel Griffon, dont la position a évolué avec le temps. Quoi qu’il en soit, il sera sûrement plus simple de nous adapter nous-mêmes au changement du milieu, plutôt que de forcer les plantes ou les animaux à s’adapter. » Une inflexion suivie par la majorité des adhérents de la coopérative qui se sont prononcés contre l’utilisation d’OGM dans leurs champs mais en faveur de l’AEI. Demandant ainsi à Terrena de continuer à « leur donner les moyens de rester des producteurs pour gagner convenablement leur vie ».