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A Angers, les semences de demain passent leur examen d’entrée

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« On est là pour que le consommateur sache ce qu’il mange » : en Anjou, des centaines de semences candidates à la germination sont contrôlées depuis trente ans sous toute les coutures, de l’ADN au péricarpe (enveloppe), avant d’obtenir le droit de se répandre dans l’Europe entière.

« Il faut être patient, c’est très méticuleux » : le visage plongé dans une énorme loupe, triant des centaines de graines, Isabelle traque une plante invasive dont la présence compromettrait l’arrivée d’une semence nouvelle dans les champs, et à terme dans les assiettes. Derrière les murs discrets de verre et de béton du Geves (Groupe d’étude et de contrôle des variétés et des semences), dans la banlieue d’Angers, les graines qu’Isabelle scrute et trie avec ses spatules, passent de nombreuses épreuves.

« On est là pour assurer le consommateur et avant lui l’agriculteur, le distributeur et l’industriel que les variétés qui sont commercialisées sont bien la bonne variété, de la bonne qualité », explique à l’AFP Arnaud Deltour, directeur général de ce groupement d’intérêt public, composé depuis près de 30 ans de l’Inra, du ministère de l’Agriculture et du Gnis (semenciers). Pour rejoindre les 9.200 variétés inscrites au catalogue français, les candidates doivent remplir deux critères : se distinguer des semences déjà existantes et apporter un réel progrès par rapport à ces dernières sur les plans agronomique, technique et environnemental.

Une fois toutes les barrières franchies, le créateur d’une variété nouvelle se voit décerner un « certificat d’obtention végétale », qui lui permet de conclure des contrats avec les producteurs et vendeurs potentiels. Ce titre de propriété intellectuelle, à la différence d’un brevet industriel, n’interdit pas la recherche. La variété peut être croisée avec une autre pour en créer une troisième, explique M. Deltour, pour qui « il s’agit de protéger sans confisquer ».

Les enjeux sont énormes : « une variété, si elle est inscrite en France, est automatiquement inscrite au catalogue européen », souligne le responsable de la structure.

Légumes interdits ?

La France est le premier producteur européen de semences et le premier exportateur mondial. A une petite heure de route du siège du Geves, toujours en Anjou, un potager arbore sur 30 hectares laitues flamboyantes, courges d’un jaune chatoyant et carottes de toutes les couleurs, de leur robe blanche originelle à l’orange de la racine lambda, en passant par le violet.

La chaîne de magasins Carrefour a saisi la vague de l’amour grandissant des consommateurs pour les variétés anciennes et annoncé récemment la commercialisation de légumes « interdits », cultivés en réalité à partir de semences paysannes dont le caractère peu stable et peu homogène est susceptible de leur barrer l’entrée au catalogue officiel. M. Deltour assure que l’ouverture des portes du Geves n’est « absolument pas liée » à cette campagne du leader français de la grande distribution. « On faisait notre boulot simplement et sérieusement, on s’aperçoit que dans le monde d’aujourd’hui, c’est bien aussi de le faire savoir », note-t-il toutefois. « Carrefour fait une campagne de publicité sur les légumes interdits et ces légumes-là ne sont pas du tout interdits », souligne-t-il, suggérant sans le dire la volonté de Carrefour de faire parler de lui.

A terre, dans la rangée voisine des carottes multicolores du potager, deux variétés de chicorée aussi distinctes morphologiquement que Laurel et Hardy, se côtoient et résument à leur manière un siècle de progrès agronomique, non pas au niveau du goût, difficile à évaluer précisément pour les agents du Geves, mais de leur capacité à nourrir le plus grand nombre. La plus ancienne « est trop longue, trop étroite pour la récolte mécanique, qui la casserait », explique Pascal Coquin, responsable de cette unité de la Station nationale d’essais de semences (Snes) où sont évalués les produits de ces dernières. « Il y a une place pour toutes les agricultures, toutes ont le droit d’exister, encore faut-il que ces agricultures s’entendent et s’écoutent », conclut M. Deltour.