Marché

Contre la crise, le lait équitable veut casser des briques

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Le marché du lait équitable est encore tout petit mais au salon de l’Agriculture, ses promoteurs constatent qu’il ne cesse de grandir et espèrent le voir continuer à gagner des consommateurs pour rémunérer les paysans au juste prix.

« Derrière ça, il y a une revanche par rapport aux grands industriels qui nous écrasent. Ça fait 40 ans qu’on me fait rêver, en me disant ça ira mieux demain. Quarante ans après, on en est toujours au même point« , déclare sous le sceau de l’anonymat un éleveur qui livre encore un gros transformateur, mais souhaite rejoindre le groupement de producteurs « Coeur de Normandy ». Depuis une dizaine d’années, le prix du lait est touché par la chute des cours, qui empêche régulièrement les producteurs de se payer à la fin du mois. En 2009, Jean-Luc Pruvot, dans les campagnes de la Thiérache (Aisne), en a assez de travailler à perte et, lors de la grève du lait, échafaude un raisonnement simple: « comme il n’y a pas de marque de lait qui rémunère au juste prix les éleveurs, on va en créer une« . C’est ainsi qu’apparaît en 2012 « Faire France », première brique tricolore de lait équitable, dont le prix est calculé par rapport au coût de production.

Progression constante

Depuis, « Faire France », « C’est qui le patron?! », et bien d’autres ont régulièrement fait la une de l’actualité. La production annuelle de lait équitable en France est estimée à 60 millions de litres, selon la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) qui précise prudemment qu’il est difficile d’obtenir des chiffres précis. La statistique semble impressionnante, mais elle est à rapporter à quelque 3 milliards de litres de lait de consommation produits et vendus chaque année en France. Pour autant, la production ne cesse de progresser. « On a vendu 40 millions de litres en seize mois« , se félicite Martial Darbon, un des pionniers de l’aventure « C’est qui le patron?! ». Il explique que pour lui, « la sérénité économique se remet en place« .

Éviter de reproduire la guerre des prix

Mais certaines craintes se font jour. « Il faut que ces marques se parlent entre elles et fassent en sorte qu’il n’y ait pas de guerre commerciale« , estime ainsi Julie Maisonhaute, de « Commerce équitable France ». « Il y a cinq ans, on était tout seul, aujourd’hui, tous les 15 jours, il y a une nouvelle marque qui se crée. Il va falloir canaliser, qu’il n’y ait pas concurrence au niveau des prix« , renchérit M. Pruvot, président de Faire France. La plupart des acteurs estiment surtout que la promesse d’une rémunération au juste prix ne suffira pas éternellement, et certains ont déjà étoffé leur cahier des charges. « Le consommateur attend aussi une contrepartie sur l’environnement et les conditions de travail des salariés« , explique Julie Maisonhaute.

Le lait de « C’est qui le patron?! » est ainsi notamment garanti issu de vaches nourries sans OGM. Ce cahier des charges qualitatif, au-delà du « plaisir » à rémunérer le producteur, rend la démarche plus durable, selon Nicolas Chabanne, représentant de la marque qui alimente depuis peu sous marque distributeur les rayons de Monoprix et Carrefour. Quelque 10% des producteurs de « Faire France » se sont eux tournés vers le bio. Mais d’autres efforts restent à observer pour inscrire ce cercle vertueux dans le temps et notamment en termes de communication. « On fait plus de 1.000 animations par an pour présenter notre marque« , explique ainsi M. Pruvot. « Il y a de moins en moins d’éleveurs et de paysans en France et les consommateurs sont de plus en plus déconnectés de ce qu’on fait. »
Par Nicolas GUBERT pour AFP