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« Végane », « Leclerc », « Mercosur » : des mots tabous chez les éleveurs

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« Végane », « Leclerc », « Mercosur »: certains mots ne sont pas à prononcer devant un éleveur de bétail français. Réunis au Sommet de l’élevage près de Clermont-Ferrand, des éleveurs venus de toute la France se disent fiers de leur métier, mais « fatigués » d’affronter les « écolos-bios », les guerres des prix de la grande distribution et les accords commerciaux internationaux qui permettent des importations de viande à bas prix « bourrée de produits interdits en France ».

Pour le Corrézien Frédéric Jenty, jeudi était un grand jour : « Lagaffe », son taureau de deux ans et demi de race limousine, solidement charpenté, passait en concours. Le pelage blond est humecté et brossé, la croupe peignée. Pour les sabots, c’est douche au jet obligatoire. Et en route pour le ring du Zenith d’Auvergne. « Ce salon est un gros investissement pour mon exploitation, il y a le coût du transport, les nuits d’hôtels, un budget de 2.000 euros au total », explique l’éleveur.

‘L’incident’

« Ce travail est dur physiquement, on est sur le pont toute l’année, tous les jours », dit-il, fier néanmoins du résultat. « J’ai vendu des taureaux reproducteurs au Danemark, en Grande-Bretagne, en Irlande et en Italie », explique-t-il, « les acheteurs se déplacent chez nous pour choisir avec soin chaque taureau reproducteur ». Sa voix se brise lorsqu’il évoque « l’incident ». « Vers onze heures ce matin, une quinzaine de militants végans sont entrés sur les stands en nous provoquant et en criant à bas les agriculteurs ou honte à ce métier de paysan, je ne sais même plus ce qu’ils disaient, je suis fatigué et j’en ai gros sur la patate ». « Nous avons dû les évacuer hors du salon tout seuls, il n’y avait aucune sécurité. Or, ce n’est pas vrai qu’ils sont non violents, ils sont dans la provocation. Et nous, c’est le deuxième jour du salon, nous avons les concours, on est en plein stress, alors forcément on le prend mal. S’ils ne veulent pas manger de viande, c’est leur choix, mais pourquoi nous attaquent-ils comme ça ? »

Sur le stand Interbev, l’interprofession de la viande, où a eu lieu l’opération commando de l’association animaliste 269Life jeudi matin, l’émotion est aussi palpable. « Nos collègues éleveurs sont blessés dans leur chair de se retrouver mis au banc des assassins, tout cela laisse des cicatrices très profondes », dit Philippe Chazette, éleveur dans la Creuse et président de coopérative. « Nous, on ne fait pas de feedlots, de centres d’engraissement géants comme au Brésil ou aux Etats-Unis, on prend soin de nos bêtes », dit-il.

Les végans sont loin d’être les seuls soucis des éleveurs. Dès qu’elle entend « Michel-Edouard Leclerc », le sang de Christiane Lambert, présidente du syndicat FNSEA, ne fait qu’un tour. La croisade du patron de la distribution pour les prix toujours plus bas lui paraît « scandaleuse ». Et ses troupes l’accusent volontiers d’être responsable de suicides d’éleveurs laitiers.

‘les Rolls de la viande’

« Comment faire ? Nous souffrons de prix bas depuis quatre ans », s’interroge Cédric Mandin, éleveur de Charolaises en Vendée et secrétaire général de la FNB, la fédération des éleveurs bovins. Dans ce contexte, l’arrivée potentielle en Europe de dizaines de milliers de tonnes de viande à bas coût en provenance du Canada ou du Brésil, via les accords commerciaux CETA, tout juste entrés en vigueur, ou ceux avec Mercosur, en cours de négociation, rajoute à la déprime.

« Le Canada utilise 46 substances interdites en Europe pour son agriculture, des pesticides aux activateurs de croissance en passant par les farines animales », déplore Patrick Bénézit, éleveur dans le Cantal. « le Brésil, c’est encore pire. » « A nous, la société demande d’être de plus en plus vertueux sur le plan environnemental, et elle se précipite ensuite pour acheter la viande importée. Du coup on ne vend pas la nôtre. »

Pourtant les éleveurs français de races allaitantes produisent « les Rolls de la viande », assure Cedric Mandin. « La solution, c’est que tout le monde exige de manger local, y compris à la cantine », conclut Frédéric Jenty. Son taureau « Lagaffe » a fini deuxième de sa section au concours. Il se vendra bien. Ouf!

Par Isabel MALSANG
Photo : Sommet de l’Elevage