Les belles histoires de Guélia

Quand les champs de blé entraient au Musée d’Orsay

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Dans une autre vie, le Musée d’Orsay était une gare. Sa célèbre horloge, avant d’annoncer la ruée quotidienne des touristes vers «l’étage des impressionnistes»,  gérait le transport du blé venant de la Beauce voisine et en 1900, de performantes machines agricoles, suffisamment sophistiquées pour concurrencer L’Epouvante de Jules Verne, arrivaient par les chemins de fer à l’Exposition universelle. La gare d’Orsay était chargée de les réceptionner.

Les gares aussi ont leurs fantômes qui surgissent du passé. Les statues des semeurs et  des moissonneurs peuplent désormais ces murs. Les glaneuses ne peuvent toujours pas se détendre le dos, condamnées au ramassage des épis par Jean-François Millet. Le faucheur d’Eugène Guillaume ressemble à un dieu ou un héros antique, nu, beau, certainement descendant lointain du Gladiateur de Borghèse. Le monstre qu’il s’apprête à abattre, s’appelle la famine. En cette deuxième moitié du 19e, on se rappelle encore de la grille du château de Versailles secouée par le peuple venant réclamer du pain et les animaux du zoo de Paris mangés sous la Commune.

C’est d’ailleurs pendant la Commune que le palais d’Orsay est brulé pour être remplacé par la gare du même nom. Les travaux agricoles se mesurent, en cette fin du 19e siècle, aux travaux d’Hercule. Les tableaux, de dimensions imposantes et que méritaient, tout récemment encore, uniquement les sujets historiques ou scènes mythologiques, représentent  maintenant les bœufs labourant la terre (Rosa Bonheur) ou les moissonneurs recevant  leur paie (Léon Lhermitte). « Musée de l’art occidental de la deuxième moitié du 19e, début 20e siècle », c’est ainsi que se définit la collection du Musée d’Orsay, ses  œuvres les plus anciennes datant de 1848. C’est aussi l’année de l’instauration du suffrage universel. Les paysans obtiennent le droit de vote, la bourgeoisie et les pouvoirs les scrutent avec un intérêt nouveau. Attention, désormais c’est un électorat !

Les glaneuses

Les glaneuses, Millet Jean-François (1814-1875), Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Jean Schormans

Les vrais dieux antiques continuent, eux aussi, de veiller sur les champs qui sont peints avec une ressemblance presque photographique. Est surtout présente Cérès, déesse romaine de la fécondité qui a donné son nom aux céréales et qui gère le cortège des travaux agricoles au fil des saisons. Si on montait sur la passerelle de l’horloge, dans la salle des médailles, on la retrouverait en Semeuse d’Oscar Roty. Paysanne robuste, d’abord elle n’a pas séduit  le jury du Concours agricole qui cherchait une effigie pour sa médaille. Certains s’offusquaient de la voir semer contre le vent avec un geste de désinvolture. Qu’est-ce qu’elle sème, se demandait-on, n’est-ce pas des idées de révolte, de troubles sociaux ?

Quelques années plus tard, ayant subi une petite cure – l’auteur amincit la taille de sa Semeuse – c’est une citadine agile qui se présente au concours de la Monnaie et, cette fois, gagne ! Aujourd’hui, l’original de la médaille n’est plus exposé, un léger tremblement dû au passage d’un métro l’ayanr fait tomber de son socle. Les trains, c’est définitivement du passé pour le bâtiment de Victor Laloux.  Pourtant, vous pouvez toujours la contempler. Fouillez dans vos poches, vous trouverez certainement l’image de la Semeuse car c’est avec son aide que vous avez payé votre entrée au Musée d’Orsay. Cette élegante jeune femme orne toujours nos pièces de 10, 20 et 50 centimes d’euro.

Dans la salle médiane des peintures, c’est la déesse de la Fortune qui, avec un  petit angelot comme charmant assistant, veille sur le semeur français (par  Luc-Olivier Merson). On dit parfois que c’est la France elle-même, et qu’elle ne laissera plus jamais tomber son protégé dans la misère. Elle n’a tout de même pas convaincu Emile Zola qui, avec mépris, traite ce tableau de « meringue ». Bien sûr, car sa Beauce à lui n’est pas habitée de dieux mais de paysans qui tuent et violent, de brigands qui pillent et torturent. C’est la terre débordante de sang et de sueur. Pourtant même l’auteur de La Terre n’a pas pu résister à la beauté du mouvement du blé mu par le vent. « Le vert jaune du blé, le vert bleu de l’avoine, le vert gris du seigle » présage la recherche de la lumière  par son ami Edouard Manet.

Les artistes font entrer le monde des céréales dans les salons de ceux pour qui le monde agricole n’est encore qu’une source de fortune, dans les salons des parisiens. Emile Gallé essaie d’attraper ce mouvement du vent dans un champ de blé, en le figeant dans les dossiers de ses chaises dites « aux trois-épis ». Dans le même département d’art décoratif, le service à bière, appelé« blé liquide », présente des tonnelets rustiques. Pourtant, la finesse de la ciselure fait qu’on imagine bien ce plateau avec ces bocaux en argent apparaitre sur une des tables des familles bourgeoises, tels qu’ils sont représentées par André Bonnard.

La Semeuse

La Semeuse, Roty Louis-Oscar (1846-1911), Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Thierry Ollivier

L’exposition de Bonnard se tient actuellement au même étage et attire les foules. Il n’y a personne dans « les arts décoratifs », les visiteurs quittant l’exposition temporaire se dirigent directement vers les impressionnistes. Ici,  les champs de labour laissent la place aux boulevards parisiens, les moulins de la Beauce au Moulin de la Galette. Berthe Morisot dessine une promenade dans un champ de blé, Camille Pissarro la moisson, et Claude Monet, les meules, mais c’est à peu près tout dans la plus grande collection d’impressionnistes et post-impressionnistes au monde. Et surtout, tous ces champs et meules ne sont plus pour les artistes que des surfaces attirant la lumière changeante. Les épis ramassés par les glaneuses de Millet deviennent le pain du Déjeuner sur l’herbe. C’est l’accomplissement logique de chaque céréale, même peinte.

Les groupes des touristes accourent voir Le pique-nique, les guides essaient de rassembler les scolaires. Au milieu de ce brouhaha un couple dort profondément, fatigué par le travail et assommé par le soleil au zénith. C’est La Méridienne de Van Gogh. Deux faucilles, deux chaussures  sont rangés avec une rassurante symétrie, la journée est éblouissante et joyeuse, le sommeil respire le calme, le monde tourne bien. Ce sera un des derniers tableau de Van Gogh, quelques mois après, l’artiste se donnera la mort… dans un champ de blé. Les collections du Musée d’Orsay s’arrêtent à la date de 1914. L’année même les gares se mettent à recevoir le blé pour le front.

Parcours imaginé par Passion Céréales.

Photo de une : La Méridienne
Van Gogh Vincent (1853-1890)
Photo (C) Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt