Culture

Mettre son existence en plats

Le Goût de l’autre

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Tous les derniers jeudis de chaque mois, une vingtaine de « dîneurs » se retrouvent autour d’une tablée aux mille saveurs. Particularité de ce rendez-vous gastronomique : il se déroule sous les combles de la très chic mairie du 4e arrondissement de Paris et fait se rencontrer étrangers, travailleurs sans papiers et Français.

Concentrée sur le brunissement de son caramel au thym, Nathalie Baschet interrompt son léger moulinet et fixe la scène qui se joue en ce jeudi après-midi de mai. « Il y a quelque chose de l’ordre de la désobéissance civile dans ces repas. » La cuisinière, au tablier rose sur pull vert, vous fixe de ses billes noisettes avant de réenclencher son geste à quelques centimètres des plaques à induction. Sur la porte de la salle à manger, le menu du jour étale sa résistance à l’air ambiant. A y regarder de plus près, on esquisse même un sourire à l’idée d’imaginer un jour les agents de la Police aux frontières débarquer au cœur de ce coin du Marais et tomber sur ce feuillet A4, véritable programme politique et culinaire en ces temps de replis identitaires. « Repas du 22 mai 2014 / Amuse-bouches : crème d’asperge au parmesan ; tatin de tomates cerise / Plats : tajine aux légumes ; tajine d’agneau aux pruneaux / Dessert : charlotte aux fraises, coco et citron vert / Boissons : jus à la fleur d’oranger citronné ; jus de dattes épicées. »

On sourit, puis l’on s’arrête sur Youssef. Sur ses longues mains prolongées par des ongles fins qui réduisent en lamelles de gros morceaux d’oignons cristallins. Arrivé en France depuis sept mois, ce jeune marocain originaire d’Ouarzazate est un sans-papier qui a fui la misère de cette région aussi appelée « la porte du désert ». « Je l’ai rencontré dans l’un de mes cours d’alphabétisation, résume Nathalie Baschet. Je lui ai parlé du Goût de l’autre, de ce que l’on y faisait, et il s’est proposé pour venir cuisiner. » Une fois par mois, ce dîner partagé offre donc à chacun de pouvoir mettre un peu de son existence dans chacun de ses plats. Comme Youssef qui, ce jeudi là, travaille avec amour ses oignons alors qu’il confie n’aimer « ni les cuisiner, ni les manger ».

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D’ordinaire, au Maroc, c’est la mâmâyâ qui cuisine. Youssef a toujours vu sa mère préparer la tajine de légumes. « Celle aux pruneaux, c’est pour les moments de fête », s’empresse-t-il de préciser. Après avoir passé le début de l’après-midi, du côté de Château-Rouge, à faire les courses en compagnie de Nathalie, Youssef a vêtu son tablier, posé sur le carrelage de la cuisine municipale une page de carnet à spirale où est inscrit le nom de chacun des aliments et commencé à mener de front ses deux préparations.

« Le temps d’un repas, nous proposons de vivre avec l’autre »
Si cette escale culinaire a vu le jour en 2008, Le Goût de l’autre puise ses racines dans la lutte des sans-papiers de l’église Saint-Bernard. « A l’époque, médias et politiques ont parlé d’occupation, poursuit Nathalie. Avec le Réseau chrétiens – immigrés (RCI) dont je fais partie, nous avons décidé d’inverser la manière de penser et de parler d’accueil plutôt que d’occupation, tout en posant cette question : Qui sont ces gens ? »

En cette fin des années 90, époque où les lois Pasqua sont en vigueur et où « la chasse aux clandestins » reste un sport national, l’interrogation ne va pas forcément de soi. Pourtant, la question tourne dans différents réseaux jusqu’à trouver écho auprès d’une vingtaine de paroisses franciliennes, d’organisations d’aide aux migrants ainsi que d’élus républicains, toutes couleurs politiques confondues. « De l’aide à la constitution juridique de dossiers de régularisation, nous avons rapidement décidé de mettre en place des cours d’alphabétisation, cela pour enclencher le processus d’intégration de ces personnes. »

Cette confiance en toute simplicité n’aurait pu s’installer sans l’appui de Dominique Bertinotti (voir notre 3mn avec). « Alors qu’elle était maire du 4e, c’est elle qui nous a mis à disposition des salles pour les cours et surtout qui a fait voter la réhabilitation de la cuisine par le conseil municipal, insiste Nathalie Baschet. Grâce à ce point de chute, des liens très forts se sont noués entre les migrants et leurs formateurs. » A tel point que celle qui est aujourd’hui présidente du Réseau chrétiens – immigrés fini par organiser des repas chez elle, entre ses amis français et certains de ses élèves. Autour d’un bon plat, les papilles frétillent et les rencontres se nouent. C’est ainsi, qu’invité par un ami commun avec Nathalie Baschet, l’ancien double chef étoilé Gérard Besson participe au Goût de l’autre. « Un soir, confirme ce dernier, j’ai trouvé le temps de pousser la porte de la mairie du 4earrondissement. J’y ai trouvé beaucoup de chaleur. Tout y était vérité. Cela m’a rappelé mes origines paysannes où il est impossible de tromper son monde. »

Cela fait six ans que Français et migrants se retrouvent une fois par mois à cuisiner puis à déguster de nouveaux plats. Chaque dernier jeudi du mois, le rituel est immuable : « Le temps d’un repas, nous proposons de vivre avec l’autre », résume Ivan Thomas, membre de RCI, et pâtissier à ses heures perdues. Loin d’être folklorique, Le Goût de l’autre permet, pour six euros, une démarche politique, multiculturelle et intergénérationnelle. « Une autre manière de faire famille », disent les organisateurs. « La preuve que la cuisine sans partage n’a aucun intérêt », lance Gérard Besson (voir notre 3mn avec) qui a accepté de relire la centaine de recettes proposées par Le Goût de l’autre et d’en préfacer un livre portraits qui devrait sortir en octobre prochain aux éditions de l’Atelier. Parmi ces nombreux plats d’existences, il sera possible d’en déguster des aussi savoureux que les tajines aux légumes et aux pruneaux de Youssef.