La chronique de Joe Gillis

La cuisine est-elle une zone muette culturelle ?

Par -


Récemment, le ministère de la Culture a publié les résultats d’une enquête de Jean-Michel Guy sur « Les Représentations de la culture dans la population française ». La bonne nouvelle est que les Français restent un peuple de culture, un peuple concerné par les questions culturelles. La preuve ? Quand on leur demande ce que le mot « culture » évoque spontanément, 99% ont une réponse à donner ! Et la cuisine dans tout ça?

Bien sûr, ces réponses, par leur éclectisme, montrent la polysémie du terme « culture » puisque sont cités, entre autres, « Savoir et connaissance » mais aussi « Ce que l’on aime, ce qui est beau », voire, carrément, « Beaucoup de choses, tout, la vie » ! De plus les variables socio-démographiques auraient une faible influence sur les réponses comme s’il existait un consensus culturel français.

Mais il y a aussi une mauvaise nouvelle quand on s’intéresse aux sujets traités par Alimentation Générale : 15% des personnes interrogées citent spontanément « agriculture et élevage » quand on leur demande, par une question ouverte, ce qu’évoque le mot « culture »… et seulement 3% citent la « cuisine ».

Avec leurs 15%, « agriculture et élevage » se retrouvent quand même devant des lieux ou des activités classiquement rangés du côté de la culture comme les « musées » (14%), le « théâtre » (11%) ou le « patrimoine » (5%). L’enquête précise que ceux qui associent culture et « agriculture et élevage » sont plutôt ceux qui contestent la notion même de culture, car elle est perçue comme celle d’un groupe social auquel ils n’appartiennent pas ou à un ordre autre que le leur. Par ailleurs, ce sont plutôt des hommes et des non diplômés.

Avec ses 3%, la « cuisine » fait le plus mauvais score parmi les réponses spontanées. C’est bien la peine d’avoir décoré de grands chefs dans l’ordre des Arts et des Lettres ou d’avoir obtenu, en 2010, le classement du repas gastronomique français au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) !

La cuisine ? 3% en question ouverte mais 62% en question fermée !

Pourtant tout change avec la deuxième question de l’enquête qui est une question fermée : il s’agit de dire si les activités proposées dans une liste font partie de la culture, avec 3 réponses possibles : « Oui, dans tous les cas » ; « Ça dépend des cas » et « Non, en aucune cas ». « Agriculture et élevage » ne sont pas proposés par les enquêteurs et disparaissent donc de la liste. Apparaît, en revanche, « faire du jardinage » (jamais cité spontanément) qui appartient « dans tous les cas » à la culture pour 28% des personnes interrogées (mais pour 17% seulement des diplômés avec bac+3 et plus). Surtout, 62% considèrent que la « cuisine » fait bien partie de la culture (31% « Ça dépend des cas » et seulement 7% « Non, en aucune cas »). Quel triomphe ! Passer de 3% en question ouverte à 62% en question fermée !

Alors, certes, ce sont 62% pour l’ensemble de la population interrogée, mais 55% pour les diplômés et 52% pour les 15-24 ans. Quand même, quel succès : 33% des personnes interrogées estiment que la cuisine est un élément indispensable de la culture française et 50% que c’est un élément important.

La culture comme découverte

L’énorme différence de résultat peut s’expliquer par le phénomène de « zone muette » expliquée par Jean-Claude Deschamps et Christian Guimelli dans « Effets de contexte sur la production d’associations verbales » (Cahiers internationaux de psychologie sociale, n°47-48, 2000). Le consensus tacite exclut la cuisine du secteur culturel, mais lorsque l’enquêteur la fait figurer dans la liste des activités culturelles possibles, il lève le verrou d’autorité et libère l’expression.

Toute l’enquête montre que la culture des Français dépasse largement le périmètre d’action du ministère qui lui est pourtant dédié. Elle permet ainsi de cerner ce qu’est la culture pour les Français, la découverte de quelque chose d’inédit, de surprenant et d’enrichissant, un déplacement du cadre de référence, une exploration de territoires réels ou symboliques inconnus. D’ailleurs, 80% des personnes interrogées aiment la cuisine étrangère (75% en milieu rural et 90% dans l’agglomération parisienne).

En son temps, Fleur Pellerin, encore ministre de la Culture, confirmait que la gastronomie fait bien partie du patrimoine national, mais qu’elle est aussi « une porte d’entrée pour explorer toutes les autres formes de culture », c’est donc un patrimoine vivant, « porteur d’un très fort message de diversité culturelle » (Tous à table, le journal du club de la table française, n°18, hiver 2016).