La chronique de Joe Gillis

Camembert : le destin fromager des présidents

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Qui imagine le général de Gaulle mis en camembert ? Personne ! Et d’ailleurs, au temps du premier président de la Ve République (1958-1969) comme de son successeur, Georges Pompidou (1969-1974), quand on voulait signifier qu’un camembert était celui du président, on ne représentait pas la trombine dudit chef de l’État, mais sa demeure, le palais de l’Élysée. Le grand prestige du président venait rehausser le  petit prestige du camembert.

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L’élection de Valéry Giscard d’Estaing (VGE) à la présidence de la République (1974-1981) enterre la grande figure quasi-sacrée du « général » et décrispe la société. VGE lui-même avait annoncé un pouvoir plus « libéral » et n’hésite pas à engager de grandes réformes de société (avortement ; majorité à 18 ans ; divorce par consentement mutuel…).

Mais avec la fin du gaullisme historique, pour la première fois, un président doit construire son propre récit, ce qui ouvre la voie aux opérations de communication. Dès avant l’élection, Raymond Depardon est chargé de suivre le candidat jusqu’au soir des résultats du second tour dans le documentaire 1974, une partie de campagne.

La communication envahit peu à peu toute la vie présidentielle. Le nouveau président veut être près des gens ? Il s’invite à un petit-déjeuner avec les éboueurs, à un repas dans une famille française, il s’affiche en pull abandonnant le costume-cravate et joue même de l’accordéon ! Bien éloigné de la légitimité historique de l’homme du 18 juin, pas étonnant que VGE finisse par figurer sur l’étiquette d’un camembert ! Adieu l’architecture du palais, avec VGE, c’est le président lui-même qui sert d’image d’appel !

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Son successeur n’a pas besoin de « faire peuple » et s’en garde bien. De toute façon, étant de gauche, il ne fait pas peuple, il est sensé l’incarner ! Même surnommé de l’affectueux « Tonton », François Mitterrand (1981-1995) se coule dans les fastes monarchiques de la Ve République et de son institution présidentielle qu’il avait pourtant vilipendés dans son essai Le Coup d’État permanent (Plon, 1964).

Il faut donc attendre l’élection de Jacques Chirac (1995-2007) pour revoir une figure présidentielle sur l’étiquette d’un camembert. Juste rétribution pour celui qui, entre 1972 et 2011, n’a séché le Salon international de l’agriculture de Paris qu’une seule fois, en 1979, à cause d’un accident de voiture (Julien Chabrout, « Salon de l’agriculture : ces présidents qui ont marqué l’événement », le 26 février 2016, lefigaro.fr).

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Côté camembert, le XXIe siècle est moins respectueux pour les deux présidents qui vont suivre. Pour eux, le fait de décorer une boîte de camembert est uniquement utilisé à des fins satiriques. Le camembert comme le président perdent alors leur statut de symboles nationaux pour devenir des objets de moqueries.

Avec de nombreux photomontages, les opposants de Nicolas Sarkozy (2007-2012) s’en donnent à cœur joie dans leurs blogs, raillant la taille dudit président : « Sarkozy aurait (je dis bien aurait) pressenti la société qui fabrique le camembert ‘Lepetit’ et celle qui fabrique le camembert ‘Président’ et leur aurait demandé de fusionner » (pildedisc.unblog.fr, 25 septembre 2007), résume l’un d’eux en proposant un collage « photoshopé ».

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Quant à François Hollande (2012-2017), le photomontage en boîte de camembert franchi une nouvelle étape puisqu’il figure sur une carte postale. Le président est représenté en moine et « pasteurisé 52% » (alors que François Hollande a été élu au second tour avec 51,64%). La carte est surchargée de mentions franchouillardes et rigolardes avec l’abus de points d’exclamation et de majuscules (« Y’EN A QU’UN ET C’EST TANT MIEUX !!! ») ; l’allusion à la politique fiscale (« AMEN… ton fric à BERCY ») ou encore la mention (assez étrange pour un camembert) « fabriqué en CORRÈZE », terre d’élection de l’hôte de l’Élysée ! Et le commentaire fait un subtil jeu de mots entre le slogan publicitaire connu des productions néerlandaises et le patronyme du président (« la hollande l’autre pays du fromage »… oubliant, au passage, la majuscule !).

CamHollande

En moins de 10 ans, les présidents ont donc disparu des couvercles de boîte de camembert pour venir illustrer des parodies. La facilité des possibilités offertes par l’informatique pour réaliser des photomontages n’explique pas seulement ce changement de perspective. Il faut constater que la fonction présidentielle n’est plus une image d’appel. Hier, le président servait à donner des lettres de noblesse à notre camembert national, aujourd’hui le camembert sert à ridiculiser le président.