Histoire-Géo

On raisonne avec les tripes

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Penser-Manger… A première vue, une antinomie. D’un côté, l’acte de manger, fils des pulsions du ventre, qu’elles soient faim, gourmandise ou encore dégoût. Un acte, au moins en apparence, spontané. Corporel, hédoniste et sensuel, ou vulgaire, fonctionnel et animal, selon les points de vue. Une expérience sensorielle avec comme boussole le bon et le mauvais. De l’autre, l’acte de penser qui fait appel à la tête, au risque qu’on se la prenne parfois. Un mécanisme réflexif par nature qui implique une prise de distance avec nos pulsions. Un procédé d’abstraction. Un prétendu élément de distinction d’avec le règne animal.

En réalité, l’état actuel des connaissances « scientifiques » remet en cause cette vision manichéenne. Il semblerait que l’on pense aussi avec le ventre. Et que nous ne soyons pas les seuls animaux dotés de la capacité de cogiter. Au fond, on s’en doutait : nous avons tous fait des choix heureux en écoutant « nos tripes » et la scène publique est envahie de discours qui ressemblent parfois à des aboiements de chiens, quand ce n’est pas à des braiments d’ânes.

Notre intention ici n’est pas de causer éthologie ou neurologie, encore moins du triste spectacle que donnent au Théâtre de la Politique les décideurs, prescripteurs et maitres du prêt-à-penser. Mais plutôt de s’interroger sur le casse-tête qu’est devenu le binôme Penser-Manger. Un casse-tête qui nous inquiète, nous fait flipper. Nous pousse à pratiquer le refoulement pour se libérer du fardeau du savoir, ou à la culpabilité parce que nous n’acceptons pas de relever le défi. Des ingrédients souvent réunis dans la même assiette en un régime qui mène à la déprime, quelle que soit sa valeur nutritionnelle.

Du « pourquoi pas ? »…

Par certains côtés, c’était plus simple avant. Les contraintes étaient là – les périodes d’abondance et, plus souvent, de pénurie, le cycle des saisons, les traditions qui se mélangeaient progressivement aux influences extérieures, fruits de l’immigration et de l’évolution des routes du commerce – et l’on faisait avec. Le principal casse-tête était d’avoir suffisamment à manger. Les grands repas qui rythmaient les vies (Aïd, Roch Hachana, Pâques, mariages et même funérailles) étaient aussi des rites pour exorciser la faim, au-delà d’être des occasions de s’abandonner au plaisir.

La logique de nécessité excluait les notions de choix ou de goût personnel. Avec les contraintes dictées par la nature ou la culture, la religion ou la géographie, elle constituait un cadre de référence stable. En période de famine, certains interdits étaient mis entre parenthèses, tant et si bien que l’on pourrait ajouter la population des chats, notamment, à la longue liste des victimes des deux guerres mondiales. Pendant le siège de Paris en 1870, la grande bourgeoisie ne renonce pas à ses repas de gala, et se sert du zoo comme d’une boucherie, le peuple se tournant vers des animaux moins exotiques – y compris les congénères de celui qui fit fortune plus tard aux Etats-Unis, désormais installé à Marne-la-Vallée.

On peut dire que face à tout ce qui était comestible (ou pouvait le devenir) la question était « pourquoi pas ? ». La réponse, on la trouvait dans les usages et les coutumes, et on composait avec les différents degrés de nécessité.

… au « pourquoi ? »

Aujourd’hui, les contraintes ont été remplacées par l’abondance et la dictature du choix – pour une partie de l’humanité tout au moins. On peut manger des fraises en hiver et de la viande de kangourou en Lorraine. Si elle demeure encore pour les grandes occasions, la dimension rituelle a disparu du quotidien : le poisson du vendredi et « le lundi, c’est raviolis » ne sont plus. Les usages ont été balayés dans notre société individualiste qui se veut libre. La question face à un aliment semble s’être muée en « pourquoi ? ». Et cette fois, la réponse, chacun la cherche dans son coin.

Les grandes thématiques que sont le rôle des protéines animales, la nécessité d’un approvisionnement de proximité, la présence du gras et du sucre, le rôle des technologies alimentaires, la production biologique, les questions sanitaires ou encore le coût de la bouffe et le paradoxe de ses externalités, compliquent la chose. La tâche semble titanesque, et sa réussite incertaine.

Alors peut-être faut-il revenir à quelque chose de simple : le geste. Revenir en cuisine, voire au potager ou au rucher, pour s’approprier la question en tant que citoyen et faire taire, au moins pour le moment, le chorus de tragédie grecque que l’on entend dès que l’on s’apprête à passer à table. Libérer notre salle à manger de la horde de toubibs, nutritionnistes, moralistes, marketeux et futurologues qui s’amusent à nous prescrire tout et son contraire. Les problèmes soulevés sont importants, qu’on s’entende, mais la citoyenneté a sa façon de comprendre, élaborer et « digérer » : par l’expérience.

En définitive, c’est ce que l’homme a toujours fait…

Ce Penser-Manger pragmatique est inscrit dans l’histoire de l’humanité. Enrichir la palette du régime alimentaire, de nouvelles plantes par exemple, n’était pas chose anodine. C’était une activité à la fois pratique et conceptuelle. Le goût n’était pas encore confiné dans une sphère hédoniste et arbitraire : il était l’outil principal pour répondre à la question du « pourquoi pas ? » et décider si la chose était comestible ou non. On imagine bien les effets parfois dramatiques des « ratés » dans ce cas…

Puis la cuisine s’est adaptée au rythme du développement de l’agriculture, des changements climatiques et géologiques (on pense par exemple à la désertification dans le croissant autrefois nommé « fertile »), des nuisibles et maladies qui ravageaient certaines plantes, des soudaines difficultés d’approvisionnement ou encore de l’intégration de nouveaux aliments.

Plus proche de nous, les migrations étaient synonymes de grands efforts en cuisine, la nourriture étant avec la langue un des éléments les plus forts de l’identité. Il a fallu revoir les recettes en fonction des matières premières disponibles, apprendre les mots, découvrir les outils – toutes choses qui pouvaient différer de région à région, car il n’est pas si loin le temps où il n’était pas nécessaire de changer de pays pour être complètement dépaysé.

… à moins que ce ne soit la femme

Ce travail d’adaptation et de transformation était – et est encore aujourd’hui – accompli par les femmes, ces gardiennes de l’identité – pas seulement alimentaire d’ailleurs. Elles se faisaient médiatrices entre la nourriture et la culture locales et celles qu’elles avaient emmenées dans leurs bagages. Elles ont semé – et pas seulement métaphoriquement si l’on pense aux jardins ouvriers – leur culture dans ce nouveau terrain, offrant à la communauté qui les recevait leurs plats, que l’on retrouve aujourd’hui dans notre alimentation : couscous et fondue bourguignonne, crêpes et pizza, quiche lorraine et paella… La liste est infinie.

Il faut s’inspirer de ces femmes, en se souvenant que, comme nous, elles se sont senties ignorantes face à la question alimentaire et qu’elles ont malgré tout su élaborer une nouvelle identité culinaire. Leur expérience peut nous aider plus que tous les discours savants.

Il faut se mettre au fourneau, avec le peu que nous savons et essayer. Redécouvrir le goût, le geste, le produit, en risquant le dégoût et l’erreur d’exécution. En acceptant de se tromper. En évitant les raccourcis faciles que sont les labels et les produits rassurants parce que chers et connus. Notre portefeuille, nos envies et le temps que nous pouvons accorder à cet exercice créent les contraintes nécessaires au développement de cette capacité combinatoire que l’on appelle intelligence lorsqu’on l’applique aux choses « sérieuses ».

Il faut faire comme les abeilles, butiner ici et là, non pas pour récupérer une identité culinaire du passé mais plutôt pour imaginer celle du futur. Explorer pour finalement faire sien un territoire qui nous est étranger, comme le firent au début les habitantes des toits de Saint-Denis.

Expérimenter, et ce faisant, apprendre à se faire confiance et développer des outils qui nous émancipent de la logique paternaliste des prescriptions sanitaires, des intérêts de l’agro-industrie, de la peur et de la culpabilité. Seulement après serons-nous en mesure de digérer la symphonie des discours savants, pour choisir quelles partitions s’approprier et faire ainsi émerger une expression de la citoyenneté.

Manger-Penser devient un acte politique. En espérant qu’il soit aussi savoureux.

Un’idea, un concetto, un’idea
finché resta un’idea è soltanto un’astrazione
se potessi mangiare un’idea
avrei fatto la mia rivoluzione.

Une idée, un concept, une idée
tant qu’elle reste une idée ce n’est qu’une abstraction
si je pouvais manger une idée
j’aurais fait ma révolution.
(Giorgio Gaber, chansonnier italien)

Michel Blazy, L’Anniversaire, 2012 / gâteau, fruits, bougie, dimensions variables
Photo : Yannick Mauny / frac Île-de-France, Paris / courtesy de l’artiste et Art : Concept, Paris