Cinéma

Grave : « Mangez, ceci est mon corps »

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Justine fait sa rentrée dans une école vétérinaire. Jeune fille candide, elle n’échappera pas au bizutage. Végétarienne, elle découvrira la sauvagerie. S’en suit une métamorphose, crue et gore… « Grave », ou la chronique d’une bestialité annoncée. Julia Ducournau, fraîchement sortie de la prestigieuse Fémis, signe, à 33 ans, un premier long-métrage esthétique et maîtrisé, à la croisée entre comédie, drame et body horror.

Première nuit à l’internat de l’école vétérinaire. Réveil tonitruant. Justine et les autres élèves de première année sont contraints de marcher à quatre pattes pour rejoindre une fête délurée. « Qu’est-ce qui différencie l’être humain de l’animal ? », semble interroger la réalisatrice. Suivent des séances de dissection. On comprend vite que l’école vétérinaire est l’écrin idéal pour interroger la sauvagerie de l’homme… et de Justine ! Du haut de ses 18 ans, campée sur ses convictions de végétarienne, elle se retrouve en position dangereuse, quand on la force à manger un rein de lapin. Point de départ du glissement.

L’éveil des sens

Les pulsions de l’adolescente sautent alors la case « cerveau » pour envahir littéralement toutes les parties de son corps. A elle les délices de la chair animale, et humaine. Devant Justine, magnifiquement interprétée par Garance Marillier, le spectateur oscille entre dégoût et fascination : on a rarement l’occasion d’observer quelqu’un manger son prochain. En cela, « Grave » n’est pas sans rappeler le très beau « Trouble Every Day » (2001) de Claire Denis, mis en musique par Tindersticks. Le cannibalisme s’accorde souvent au féminin. Les héroïnes découvrent le plaisir de la chair, des chairs.

L’héroïne libérée

« Grave » réussit le pari d’être un film à la fois charnel et cérébral. Charnel, grâce à des plans serrés qui ne laissent rien échapper de l’emballement des corps et des plans séquences qui racontent parfaitement les fêtes fiévreuses. Mais le film est plus cérébral qu’il en a l’air. Le corps féminin finit par trouver, dans la métamorphose cannibale, une forme de libération, d’émancipation. Une affirmation de soi aussi, dans le huis clos de l’école vétérinaire, face à une horde d’étudiants mâles interloqués.

En laissant libre cours à ses instincts carnivores, Justine, l’apprentie vétérinaire, renonce à son éducation végétarienne, s’éloigne de ses parents, végétariens, tournant le dos à un certain déterminisme familial. Elle explore aussi une sexualité charnelle et crue, histoire d’en finir avec les clichés sur le désir féminin.

Très chair sœur

Il n’y a pas de récit initiatique sans initiateur. La réalisatrice confie là encore le rôle à une femme : Ella Rumpf campe à merveille le rôle de la grande sœur. Perverse à souhait, elle recueille Justine dès l’entrée à l’école vétérinaire, aux portes de l’âge adulte, et fait sauter un à un tous les tabous, tels des verrous. Avec cette complicité qui n’existe qu’entre frères et sœurs, Justine va se retrouver embarquée sur des territoires inconnus. Avec l’approbation, voire les encouragements de son aînée, tous les appétits de Justine sont permis. Et ses dents sont aiguisées.

« Grave », fim réalisé par Julia Ducournau
Wild Bunch Distribution (1h38), Sortie le 15 mars 2017

Pour découvrir la bande-annonce :