Culture

Camille, une nature sauvage

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C’était lundi soir en Foodentropie, laboratoire de l’alimentation durable, au Château de Nanterre. Camille avait dit Ouïi à La Ruche qui dit Oui ! pour un concert intimiste tiré de son dernier album, suivi d’un repas de producteurs. Alimentation Générale était invité à sa table pour échanger sur son idée du bien manger.

Son dernier album Ouïi regorge de mots à manger : lait, pommes, pommes de terres, éclair au chocolat, miel ou petits pois, pecan, poivre, allitérations de graines, la chanteuse se délecte des sonorités, qu’elle manipule et distend. Camille joue avec les mots avec une virtuosité vertigineuse. Le tout comme si passer du grave à l’aigu, du rapide au lent, du baroque à la musique populaire était juste une autre façon de respirer.

« Si tu plantes une pomme dans la terre
Si tu plantes une pomme une pomme en terre
Elle poussera bien haut et fière
Et elle nourrira la terre entière
Si tu plantes une pomme une pomme en terre
Elle nourrira la terre entière »

Camille_Concert_Ruche

Il y a quelque chose de brut et de sauvage dans Camille

Dans un format minimaliste, mêlant tambour et voix, Camille chante, vibre, scande les mots, est chef d’orchestre, plie son corps, se lance dans une danse ancienne. Entre deux chansons, elle plaisante, virevolte et interpelle son public qui ne peut malheureusement pas oublier dans quel monde il vit, ni s’empêcher de sortir son smartphone. Puis, elle commence une vocalise et s’arrête d’un coup sec pour ôter son damart dans une chorégraphie humoristique d’effeuillage. De façon permanente, elle rythme le rythme avec son corps, immense caisse de résonance. Il y a une forme de transe dans son chant qui résonne dans le corps de son public. Il y a quelque chose de brut et de sauvage en Camille, chanteuse et instrument de sa musique.

Un peu plus tard, elle arrive, nous fait deux bises en souriant. Nous voilà attablés à une dizaine autour d’une jolie table pour un repas très végétal avec les produits des producteurs de la Ruche qui dit Oui : belles betteraves rouges roses rôties à la harissa, purée rehaussée de chips de sauge, et autres recettes pleines de goût préparées par Nadège, la cuisinière talentueuse de United Kitchens tout juste revenue de son congé maternité, fait qui va prendre toute son importance dans cette soirée. Hélène Binet, qui avait concocté la soirée pour La Ruche nous avait prévenus : il y avait une liste de questions qui seraient posées. On demanderait à Camille son sentiment sur le lien entre la musique et la cuisine, sur son engagement pour la protection de l’environnement, sur son jardin en permaculture dans le Sud … .

Camille_GrandeTablee_Ruche

Petit tour de table : Patrice Gelbart présente l’Alliance des chefs Slow Food, son travail autour des semences anciennes avec Graines d’un Paris d’avenir, Armelle Delage raconte United Kitchen et Robin Placet de Foodentropie ; on parle aussi de Slow journalisme, de la façon de rééduquer au plaisir de manger. Camille écoute d’une oreille attentive toutes nos histoires, et l’on a tous envie évidemment de savoir ce qu’elle pense de tout cela.

Camille est à table comme sur scène : elle est nature, les deux pieds nus sur la chaise ou tortillée sur une jambe. Elle est toute simple. Elle nous parle un peu de son jardin « Il n’était pas vraiment en permaculture d’ailleurs, nous explique t-elle, car il fallait quand même l’arroser un peu, mais avec des légumes, des fruits et des fleurs plantés un peu partout.» Puis au diable, la pile de questions prévues, Camille n’est pas du genre à s’inventer des attitudes de circonstance, du coup, elle se lance dans une conversation très intime sur l’allaitement avec l’une de ses voisines, comme si elles avaient toujours été copines. Entre temps, on disserte sur la relation de OUI et de Ouïe. « C’est vraiment un très joli mot Oui, très poétique, contrairement à Yesss qui paraît très pragmatique ou Da! »

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« Avoir des enfants m’a beaucoup interrogée sur le nourricier ».

Elle nous raconte que sa mère cuisinait beaucoup et achetait son pain à La vie claire, mais qu’il y avait quand même du « jambon indus. » à la maison. Manger autrement a été un chemin, maintenant sa mère n’arrive plus à la suivre, poursuit-elle en rigolant. Elle nous explique que manger à heure fixe est quand même une contrainte incroyable. Matin, midi, soir, il faut cuisiner. C’est trop. « Moi parfois, je propose à ma famille de nous balader en forêt ensemble plutôt que de passer notre temps autour de la table. » Camille mange des pommes et des graines, ses enfants aussi. Pour elle, « c’est chouette de se retrouver autour d’une table avec des amis, mais pourquoi quand on passe un moment ensemble, on bouffe systématiquement? On peut imaginer d’autres façons de se retrouver!» Camille est un esprit libre, qui ne se fixe certainement que les contraintes de la création. On l’imagine ainsi chassant-cueillant dans la forêt qui la ressource et la nourrit. On l’imagine « menant les loups » comme elle chante …

A la fin de son livret, écrit d’une écriture ronde et déliée qu’on suppose être la sienne, Camille remercie Pierre Rabhi, Lidia et Claude Bourguignon, Colline Serreau, Jeanine Fontaine, Irène Grosjean et Vandana Shiva. De quoi au juste, les remercie t-elle? Ce n’est pas dit dans la chanson … Pour être des sources d’inspiration ? Pour leur humanité ? Leur désir d’un monde plus juste ? Le temps passe, et à table, la liste des questions d’Hélène est définitivement rempilée sous la serviette. Le temps de cette soirée, Camille n’a pas cherché à intellectualiser sa relation au monde, à l’environnement ou à l’alimentation. Elle n’a pas cherché à être là où on l’attendait, ni donner un discours à des gens qu’elle ne connaissait pas. En la regardant parler et manger, ou même l’imaginer cueillant des pissenlits dans les champs, on peut juste se dire qu’elle incarne une naturalité véritable dont elle tire la puissance de ses mots comme de sa voix.